Par Matthieu Le Charpentier
Prenez cinq spécialistes de la question de la précarité autour de la ville, de la santé, du logement; invitez les à venir s’exprimer à une conférence sur les bidonvilles et enfermez les pendant plus de trois heures avec pour seule pause, une évacuation incendie d’une dizaine de minutes. Vous passerez un après-midi passionnant.
Mise en bouche par quelques chiffres et définitions, le débat est lancé
La moitié de la population mondiale est une population urbaine, et sur cette proportion, un tiers 1/3 habite dans des bidonvilles. La question du bidonville s’étend rapidement à celle du mal-logement, déclinée à toutes ces inégalités : travailleurs précaires, problème de santé en Europe, question de l’habitat subi, de l’habitat choisi, du passé et de l’avenir des bidonvilles. Parmi tous ces exemples d’une misère matérielle, ces témoignages de ce que la société peut engendrer comme inégalité, ces déclinaisons de l’injustice sociale transnationale, une foule de faux synonymes se bousculaient dans la bouche de nos intervenants : Roms (terme générique incluant tous les sous-groupes, et désignant aussi les populations Rroms d’Europe centrale), gitans (en Espagne), manouches (en France), tsiganes (l’un des terme des non-Rroms pour désigner les Rroms), gens du voyage (population nomades françaises incluant aussi bien des Manouches, sous-groupes de Rroms français, que des personnes nomades non-Roms), mettant à plusieurs reprises une population au cœur de ce débat.
Nomades ou sédentaires ?
L’opinion publique semble continuer d’ignorer massivement que les Roms sont quasiment tous sédentaires. Parmi les minorités ayant gardé leur tradition de nomadisme en Europe, le quotidien des manouches, français depuis des générations, est régit par la loi Besson depuis les années 2000 (un autre Besson, il n’est pas complètement partout). Cette loi impose aux communes de plus de 5000 habitants de s’occuper en infrastructures pour accueillir des « gens du voyage » (entre 300 000 et 400 000 en France), selon un schéma départemental. Il peut apparaître novateur socialement que la France soit dotée d’une loi organisant le mode de vie de populations nomades certes, mais plusieurs bémols sont à apporter à ce point de vue. D’abord cette loi est le fruit d’une évolution législative qui a vu les populations nomades françaises victimes de lois particulièrement dures partant du carnet anthropométrique obligatoire jusqu’en 1969 (la carte d’identité des nomades), pour aller jusqu’à cette fameuse loi Besson, non respectée par la majorité des communes, et qui ne prévoit pas de condamnations pour les maires sauvageons ne respectant pas les lois de leur propre république. Entre les deux, un éventail de mesures souvent discriminatoires, dont les camps de la seconde guerre mondiale des populations nomades françaises, emprisonnées dans les camps en France jusqu’en 1946. Ca alors, mais je pensais que l’armistice datait de 1945… !! Ensuite, les débats situés autour de cette loi le prouvent, le but premier était alors de donner aux maires un instrument pour renvoyer manu militari tous les « gens du voyage » se situant en dehors de la zone prévue à leur intention. En parallèle, la loi ne prévoit pas que la caravane puisse-t-être un mode d’habitat, uniquement un logement, ce qui ne donne pas les mêmes droits : pas d’allocations logement possible pour les familles vivant dans une caravane, pas d’assurance habitation pour les caravanes, pas de sécurité de pouvoir rester plusieurs années sur la même commune pour les familles qui le désirent.
Les Roms
La question des Roms migrants venus en Europe de l’Ouest est une toute autre thématique. En France, ils sont entre 10 et 15 000, généralement originaires de l’UE (plus quelques uns originaires de Serbie, du Kosovo ou de Macédoine). A quelques centaines de mètres de nos débats sur le mal-logement, ces Rroms vivent dans des squats, dans des bidonvilles du 93, ignorant que nous nous préoccupons de leurs situations, de leur avenir, de l’avenir de l’Union Européenne dont ils font partie autant que Silvio Berlusconi, Zahia ou moi-même. Ces Roms là vivent dans des conditions qui ressemblent davantage à des bidonvilles au sens commun. Habitats construits de bric et de broc, caravanes sans roue (sédentaires, rappelez-vous), squats (l’étape suivant souvent celles des bidonvilles). Comment scolariser des enfants lorsque que la ville de résidence risque de changer du jour au lendemain par le gré d’expulsions. La précarité empêche ici les parents de suivre les lois de la République obligeant la scolarisation des enfants. La réalité nous fracasse au sol comme une enclume sur une tête qui regarderait ailleurs pour avoir moins mal. Un enfant Rrom est mort à trois semaines et une poignée de kilomètres de nos débats. Deux autres en février dans le Val-de-Marne. Le mal-logement tue, et ce jour là le mal logement prenait les formes d’habitats précaires dans un bidonville de Rroms dévorés par les flammes. Vous pouvez remplacer ces mots par des larmes, ces enfants le valent bien. D’après nos spécialistes présents, relayant des travailleurs sociaux de terrain, la réalité des Rroms présents en France est beaucoup moins importante que ce que les fantasmes laissent penser. Les prendre en charge dans des conditions humaines et décentes coûteraient d’autant moins cher que cette prise en charge pourrait-être le prix de notre fierté sur l’un des plus grands scandales de l’histoire de l’Europe : la situation des Rroms depuis des siècles.
En Italie
En Italie, notamment aux alentours de la ville de Rome, une importante population de Roms issus de l’ex-Yougoslavie fuyant les conflits s’est installée depuis des années, vivant dans des conditions très précaires. Norman Freeman disait que « la misère est la mère de l’innovation sociale ». Les bidonvilles devenant des nouveaux quartiers des villes de demain, les tontines inspirant les microcrédits par exemple. Certes, mais à condition que cette innovation se fasse par les personnes vivant la précarité. Un exemple..? Prenez une boîte de spaghettis, posez là à l’horizontale sur la tranche. Faites la même chose avec une trentaine de boîtes, parallèles les unes aux autres sur cinq rangées, posez les sur de la terre entourée par quelques mauvaises herbes, faites une photo de la scène avec votre i-phone. Vous avez sur vos écrans la photo des villages de l’espoir qu’un intervenant italien nous présente, nom bien ironique pour désigner l’idée que le maire de Rome a eu pour éloigner de sa ville les populations Rroms, vivant à présent dans des containers de 30m² à peine réhabilité, sans eau potable à l’intérieur, à plusieurs dizaines de kilomètres de Rome, de ses infrastructures et à des années lumières de la société italienne. Les ghettos nés à Venise sont de retour en Italie et la « bonne idée » du maire de gauche à l’époque semble inspirer l’actuel maire de droite qui souhaiterait développer cette expérience.
Quelles solutions proposer aux Roms? Quelles solutions proposées aux mal-logés en général ?
Le mal-logement, dont la question des bidonvilles fait partie, est un problème à multiples facettes. Les intervenants s’accordent pour dire qu’à problèmes multiples, il ne peut y avoir une seule réponse. Que la volonté et l’implication des personnes destinataires jouera un grand rôle dan la réussite de ces politiques. Tous les Rroms ne refuseront pas de s’installer dans les villages de l’espoir, certains y verront même une avancée, comme se fut le cas en France lors de la construction des cités de transits dont certaines transitent encore en périphéries de nos grandes villes. Ne mettons pas de côté le risque que les mauvaises solutions d’aujourd’hui soient les problèmes de demain.