L’Europe, catholique ? Pas sûr. Hostile à l’Islam ? Sans aucun doute

(Foto: Giacomo Rosso)
Par Francesca Barca, traduction de Juliette Rivens
L’auteur de l’article fait partie du collectif de journalistes
Europa451.
Dimanche 29 novembre lors d’un référendum populaire, les Suisses se sont prononcés à 57 % contre la construction de minarets sur l’ensemble du territoire national.L’initiative a d’abord été lancée par le parlementaire du Canton du Tessin, Lorenzo Quadri – membre de la Ligue des Tessinois, une formation politique populiste et antieuropéenne connue notamment pour son refus de naturaliser les immigrés – puis elle a été soutenue par l’Union Démocratique du Centre, parti conservateur représenté au gouvernement.

L’initiative parlementaire se transforme donc en une loi qui interdit la construction de minarets et invoque pour ce faire l’identité catholique de la Suisse. En effet, la Constitution Tessinoise (et non fédérale) reconnait que « l’Eglise catholique apostolique romaine et l’Eglise évangélique réformée ont la personnalité de droit public », tandis que la Constitution fédérale, dans l’article 15, se limite à garantir la « liberté de conscience et de croyance ». Selon l’initiative parlementaire, le minaret sert à « marquer le territoire » et interdire sa construction permettrait de préserver l’identité culturelle (catholique ?) de la Suisse. Rappelons qu’il n’existe que quatre minarets dans tout le pays et que la population musulmane suisse, originaire en grande partie de Turquie et de Bosnie, n’a jamais eu de problèmes d’intégration particuliers.
Selon le recensement suisse réalisé en 2000 par l’Office fédéral de la statistique (OFS), la religion joue un “rôle important” pour seulement 16 % des Suisses. Cela n’a rien d’étonnant quand on sait qu’entre 1990 et 2000, le nombre de fidèles pratiquants (pour les deux religions majoritaires en Suisse, le catholicisme et le protestantisme) a chuté de 10 %. Ce sont 38,5 % des catholiques qui déclarent ne pas aller à l’église contre 50,7 % des protestants. La Suisse n’est donc pas si différente du reste de l’Europe : selon un sondage Eurostat effectué en 2005, la religion est un élément fondamental de la vie pour 53 % des personnes interrogées. Au total, 49,5 % des citoyens européens sont catholiques, 12,7 % protestants, 8,6 % orthodoxes, 15,7 % musulmans et 0,4 % israélites. Et pas moins de 25,4 % se déclarent sans religion. Mais quand on parle de mosquées, chacun se réfugie dans sa paroisse et c’est le grand retour à Bethléem d’où l’on revendique haut et fort que « bien sûr, nous sommes catholiques ».
Les réponses à l’initiative helvétique ? Le parti flamand d’extrême droite Vlaams Belang, à travers la déclaration de Filip Dewinter, se félicite du résultat et propose d’étendre cette mesure à la Belgique. Même chose pour le Parti pour la liberté en Hollande (celui de Geer Wilders, qui, rappelons-le, compare le Coran à « Mein Kampf »). La vice-présidente du Front National, Marine Le Pen, s’en remet à la volonté du peuple européen : « les élites doivent cesser de nier les aspirations et les craintes des peuples européens qui rejettent les signes ostentatoires que veulent imposer des groupes politico-religieux musulmans ». La réaction italienne est, comme souvent, plus colorée : pour l’ancien Garde des Sceaux Roberto Castelli, le moment est venu d’imprimer la croix sur le drapeau tricolore italien. Marquer le territoire en quelque sorte. Si le minaret n’est pas un symbole religieux mais bien politique, il faut riposter en brandissant notre propre symbole. Alors qu’aujourd’hui, et ce depuis déjà assez longtemps, l’influence religieuse perd pied partout en Europe, la réponse que nous donnons est une revendication de notre catholicisme. Et le crucifix, nous y tenons.
On pense bien sûr immédiatement à la récente décision de la Cour européenne de Strasbourg. Ulrich Schlüer, homme politique suisse de l’Union Démocratique du Centre (Udc), ne manque pas de le rappeler : « Aujourd’hui les pays chrétiens ne peuvent plus afficher leurs symboles chrétiens (…) et cependant nous sommes tenus d’exposer des symboles musulmans ». Le 3 novembre dernier, la Cour européenne des Droits de l’Homme qui siège à Strasbourg avait déclaré que la présence du crucifix dans les écoles italiennes était « contraire au droit des parents d’éduquer leurs enfants selon leurs convictions et au droit des enfants à la liberté de religion ». Le Gouvernement italien a fait appel et la question sera réétudiée dans trois mois. Le problème du crucifix dans les écoles italiennes avait été soulevé par Soile Lautsi, une citoyenne italienne d’origine finlandaise, sympathisante de l’Uaar (Union des athées et des agnostiques rationalistes). A gauche comme à droite, les partis politiques italiens ont réagi unanimement : pour certain, le crucifix est un élément de notre l’identité culturelle, pour d’autres c’est le symbole de l’identité religieuse, italienne en premier lieu, européenne ensuite. Même pour ceux qui ne se considèrent pas comme catholiques, abandonner le crucifix fait peur. Et le débat sur sa présence ou non dans les écoles (soulevé rappelons-le par une finlandaise laïque et rationaliste) a déchaîné les foudres contre l’invasion islamique. Un seul exemple : la section de Bergame de la Ligue du Nord conclut
son article sur le sujet avec l’affiche

« Nous ne voulons pas mourir islamiques », sans même parler des musulmans. Sur facebook, les groupes qui attaquent les musulmans, et non la Cour européenne, ont poussé comme des champignons : «
Tu ne veux pas du crucifix en classe ? Moi je ne veux pas de toi en Italie ! Marché conclu ? » Presque 7000 « fans » et un mur affichant un débat très animé. Rapidement teinté de racisme.
Les « aspirations du peuple » dont parle Marine Le Pen doivent être respectées. Mais il faudrait se demander si le référendum est le bon moyen de prendre ce type de décisions, pour lesquelles le populisme est roi. Il est tout à fait normal de s’interroger sur l’identité européenne et sur l’élargissement de l’Europe : malgré sa faiblesse, l’UE occupe une place de plus en plus importante dans nos vies et pour le moment, c’est le repli sur les identités nationales, régionales et religieuses qui semble la solution la plus simple. Le problème, c’est que dans l’Europe d’aujourd’hui la volonté du peuple n’est respectée que par intermittence : en 2005 la France et les Pays-Bas ont refusé, par référendum populaire, la Constitution européenne. Quatre ans plus tard, les gouvernements des pays membres ont ratifié le traité de Lisbonne. Peut-être ont-ils pensé qu’en changeant l’étiquette (Traité de Lisbonne pour Constitution européenne), on pouvait considérer que la volonté du peuple, finalement, n’était pas si importante que cela. Le cas de l’Irlande est encore plus éloquent : en juin 2008, les Irlandais expriment avec un « non » la volonté populaire. Ce devait donc être la « mauvaise » volonté. Un an plus tard, en octobre 2009, on les rappelle aux urnes et là, ils ont largement changé d’opinion : de 53,4 % de « non » en 2008, nous sommes passés à 67,1% de « oui » en 2009.
Ce qui surprend, c’est que l’Islam soit maintenant perçu comme l’autre facette de l’identité européenne. La question semble en effet toucher de nombreux pays européens si l’on s’en tient aux récents débats qui les agitent : la Suisse et l’Italie déjà cités, mais aussi la France où une interdiction de la burka est envisagée, et l’Allemagne où l’on polémique sur la construction de mosquées. Pourtant, l’Islam apparait très peu dans les discours des hommes politiques européens. Aux dernières élections européennes en juin 2009, il n’a pas vraiment été un argument de campagne électorale. On se limite à parler de l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, comme si la religion musulmane n’était pas, déjà, la deuxième religion d’Europe.
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