
Par Federico Guerrieri
L’immigration a toujours été une question importante de politique interne, en particulier dans les pays du sud de l’Europe. Les migrants sont souvent vus comme responsables de toutes sortes de problèmes nationaux, du haut niveau de chômage aux problèmes de criminalité. Mais la question que nous voulons poser ici est : pourquoi est-ce que autant d’êtres humains risquent littéralement leur vie pour tenter d’atteindre l’Europe ? Est-ce que la politique commerciale de l’UE est responsable de l’appauvrissement du Tiers-Monde ? Ceci est le premier d’une série d’articles et d’évènements qu’Alternative Européennes va mettre en place sur cette question au cours des prochaines semaines.
Aujourd’hui nous analyserons le cas du Sénégal, un pays d’où plus de 30 000 migrants clandestins sont partis l’an dernier dans l’espoir d’atteindre l’Espagne, au cri de « Barca o Barsar » (Barcelone ou la mort). Le Sénégal est l’un des pays les plus pauvres du monde, en partie « grâce » à la période de la colonisation française. Aujourd’hui, l’Union Européenne est accusée de continuer d’utiliser et d’exploiter de manière non durable ses ressources marines. Depuis 1979, l’UE et le Sénégal ont signé un accord permettant aux bateaux européens d’utiliser les eaux Sénégalaises, ce qui a provoqué une surexploitation des ressources marines. Le poisson est la base de l’alimentation des Sénégalais et le secteur de la pêche emploie près de 20% de la population. En raison du nombre excessif de bateaux, l’écosystème marin du Sénégal a commencé à se détériorer. Entre 1994 et 2005, la quantité de poissons capturés dans les eaux du pays est tombé de 95 000 à 45 000 tonnes. De plus, le nombre de bateaux possédés par les citoyens sénégalais a diminué de manière drastique, car ils ne peuvent pas concurrencer les grands vaisseaux de pêche européens. ActionAid a montré que les familles de pêcheurs qui mangeaient par le passé 3 repas par jour n’en mangent plus maintenant qu’un ou deux. Le prix du poisson augmente, tandis que ses consommateurs connaissent de plus en plus la faim. Le cas de Rashid Sumilia est emblématique. Il pêche dans une pirogue traditionnelle, un canoë pouvant aller sur la mer, et à la fin d’une journée de travail, sa prise moyenne représente une valeur de 6 dollars alors qu’il a dépensé 4 dollars en essence.
Le Gouvernement du Sénégal sait cela, et en 2006 il a refusé de renouveler son accord de pêche avec l’UE. Mais les pêcheurs européens – principalement des Espagnols et des Français – ont trouvé des moyens de contourner l’interdiction. Ils ont enregistré leurs bateaux au Sénégal, acheté des quotas de pêches auprès de pêcheurs locaux et transfèrent les prises en pleine mer depuis les bateaux locaux. Ces pratiques signifient qu’ils peuvent continuer à pêcher le poisson du pays et n’ont aucune obligation envers le Gouvernement sénégalais. Gueye, le Président du « Conseil Interprofessionnel de la pêche artisanale au Sénégal » (Conipas), un groupe d’associations qui défendent les droits des travailleurs indépendants, affirme avec raison que « l’Europe ne peut pas fermer les yeux quand ses bateaux volent notre poisson et ensuite se plaindre quand nos jeunes hommes essayent de s’échapper vers les Îles Canaries. Il y a une relation entre ces deux faits ». Le Commissaire européen au commerce, Peter Mandelson, a cherché à imposer de nouveaux accords de commerce à 76 des pays les plus pauvres du Monde : les nations d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP), adoptant ce que beaucoup ont critiqué comme une tactique néo-coloniale. L’accord insiste sur le fait que les entreprises Européennes ont le droit de s’établir librement sur le sol africain et de recevoir le même traitement que les groupes nationaux. Selon ces accords, le Sénégal n’aurait pas le droit de s’assurer que son poisson est utilisé pour soutenir sa propre industrie et pour nourrir son propre peuple. Les stratagèmes utilisés par les pêcheurs européens seraient légalisés.
ActionAid a montré comment le bureau de Mandelson avait ignoré ces problèmes, mettant la pression sur les pays réticents et avançant dans les négociations à un rythme beaucoup plus élevé que la plupart des nations africaines ne pouvaient le faire. En décembre, les ministres du commerce de l’ACP ont publié un communiqué conjoint pour déplorer la pression énorme qui a été mise par la Commission Européenne sur les Pays ACP. Si l’objectif de ces négociations est d’enrichir les entreprises européennes aux dépens des plus pauvres, alors Peter Mandelson a atteint son but. Si, comme la commission le prétend, les accords de partenariat ont été conçus principalement comme un instrument de développement, son intervention a été désastreuse. Il semble avoir poursuivi ces discussions à la manière d’un vice-roi du 21ème siècle : aucune préoccupation humanitaire ne doit interférer avec les intérêts commerciaux.
Le fait que l’Union Européenne n’est pas capable de satisfaire sa demande interne de poisson ne peut pas justifier les politiques d’exploitation néo-colonialistes envers les pays du Tiers-Monde. D’autant plus quand l’évidence montre que les politiques commerciales de l’Union Européenne sont strictement corrélées avec l’arrivée de milliers d’immigrants depuis les côtes africaines. Il serait faux de conclure en blâmant simplement l’UE. Les gouvernements nationaux n’ont, au mieux, pas fait mieux, et, plus souvent, fait bien pire. Alternatives Européennes croit qu’il est nécessaire aux niveaux européen et transnational que les grandes injustices des accords commerciaux contemporains soient redressées, en commençant par la demande publique pour une politique responsable de l’Union Européenne envers les pays en développement. Non seulement une approche européenne plus juste en matière de commerce serait plus utile pour contrôler le phénomène de migration que des politiques restrictives ou des expulsions, mais cela représenterait aussi un devoir moral pour une institution qui se proclame elle-même protectrice des droits humains dans le monde.