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Réintroduire l’humanité au Monde
Par Paul Gilroy, traduction de l'anglais de Thomas Serres  La modernité de l’Europe a été faite et maintenue par la violence. Ainsi, sa vigueur initiale est venue de la conquête de peuples déclarés péremptoirement comme étrangers et inférieurs, et son dynamisme a été soutenu par la consolidation des colonies et des empires. C’est ensuite graduellement que le Capital a ordonné cet arrangement précaire et fragmenté en un système d’états nationaux et de marchés trans-nationaux. De nos jours pourtant, il n’est ni politiquement correct ni à la mode d’insister sur le fait que l’idée de race était un facteur fondamental pour faire en sorte que ces divisions arbitraires apparaissent naturelles et historiques aussi bien que scientifiques et inévitables. Désormais, les circuits du pouvoir s’éloignent de l’Atlantique. Nous devons faire face à des catastrophes environnementales et des menaces politiques qui ne respectent pas les frontières nationales. Ces changements nous confrontent à de nouvelles obligations et nous devons donc trouver de nouvelles manières de comprendre notre situation comme un phénomène avant tout planétaire. Nous devons assembler les outils sociaux et éthiques dont nous aurons besoin pour cohabiter pacifiquement avec autrui, d’une manière acceptable qui reconnaisse l’interdépendance globale et admette notre revendication commune d’une planète en péril. A travers cette problématique c’est bien notre humanité est en jeu La souffrance née de ce système d’exploitation destructeur a été dotée d’une voix et d’un visage, non pas par l’action des gouvernements mais bien grâce à la créativité culturelle. Une conversation urgente à propos du futur de notre monde est menée par les artistes plutôt que par les politiciens, les journalistes et les scientifiques. Les espaces culturels de tous les jours –c’est-à-dire bien au-delà des seuls musées et galeries de renom- sont des endroits où les nouvelles habitudes imaginatives sont acquises, affirmées et affinées. Les plaisirs de l’exposition à la différence peuvent être découverts dans la corona précieuse et conviviale de l’art. Ce contact avec l’altérité ne doit pas signifier la perte ou le péril, même dans des circonstances où la sécurité est comprise comme dérivant d’une similarité absolue. Libérés de la pression de devoir considérer la différence ethnique et racialisée comme exotique, nous pouvons nous confronter à une pluralité ordinaire. Fort heureusement, ce contact émancipateur devrait nous aider à cultiver les vertus cosmopolitaines que sont l’attention, la perspective et la proportionnalité. Après que le génocide perpétré par les nazis ait été assimilé comme événement fondateur et traumatique, les artistes commencèrent à s’interroger sur les différentes variétés de la pratique créative qui permettraient de produire une réponse appropriée, une réponse pouvant faire sens à cette échelle de l’horreur. Afin de répondre aux demandes éthiques qui étaient imposées par un engagement à prévenir la récurrence du meurtre de masse et des crimes contre l’humanité, ils durent engager une lutte. Ces problèmes –et les réponses variées que le milieu du vingtième siècle proposa- redéfinirent les limites imaginatives d’une culture européenne qui avait besoin d’être réparée. Les dilemmes esthétiques et éthiques impliqués ici générèrent une bataille des idées, et celle-ci fut rapidement reconnue comme une partie d’un problème politique, philosophique et moral bien plus large. Ces dilemmes étaient de fait connectés à des débats concernant la théodicée, l’implication de la civilisation européenne dans le développement du racisme et du fascisme, le rôle de la technologie et de la raison instrumentale dégradée, ou encore l’opportunité de la poésie lyrique ; en fait ils questionnaient la validité et l’évolution de la culture occidentale. Dans l’ombre de la catastrophe et du traumatisme, du témoignage des survivants et de la mémoire débattue, l’art devait être sauvé et remis à neuf. Dans des formes nouvelles et peut-être rédemptrices, cela devait contribuer à une vision révisée de ce qu’était l’Europe et de ce qu’elle pouvait devenir à l’avenir. L’art seul pouvait réintroduire en son sein l’humanité dont elle avait été séparée. La réaction anti-fasciste qui arriva après 1945 encouragea l’émergence d’un nouveau langage moral centré sur une idée universelle des droits de l’homme. Ces innovations se combinèrent pour s’assurer que l’héritage de l’humanisme et que l’idéal de l’humain restent primordiale dans les réflexions de l’Europe. Cependant, l’histoire sanglante du règne colonial et les guerres de décolonisation violentes qui le suivirent ne furent jamais assimilées de la même manière. Les exercices réflexifs de cette Europe du milieu du siècle étaient sûrement bien intentionnés, mais ils s’arrêtèrent bien loin d’un engagement cosmopolite. Ils ne cherchèrent jamais à comprendre l’histoire de la période nazie dans le contexte des rencontres précédentes avec des peuples que l’Europe avaient conquis, vendus, exploités et quelques fois cherchés à éradiquer. La continuité historique entre ces histoires de souffrance fut ignorée et effacée. Et de manière similaire, la signification humaine générale des événements les plus horribles testa négligée, prouvant la difficulté qu’il y avait à comprendre vraiment. Mais la continuité entre ces deux phases de terreur, l’une tempérément européenne, l’autre torridement coloniale, est devenue fondamentale à notre époque post-coloniale. Peut-être l’Europe ne peut-elle pas se souvenir de son histoire impériale et coloniale sans apprendre bien trop de choses douloureuses et inconfortables à propos d’elle-même et à propos du développement tortueux de sa civilisation. En effet l’accusation des guerres coloniales n’autorise aucune distinction entre la responsabilité des civils et celle des militaires. Les conventions de Genève ne s’appliquaient pas dans la pratique, et les armes de destruction massive pouvaient être utilisées sur les peuples indigènes sans véritable objection de l’opinion. La culture occidentale reste désorientée par les découvertes troublantes liées aux compromissions de ses prétentions civilisationnelles. Or, pour ajouter encore à ses problèmes de conscience, les peuples post-coloniaux ont commencé à devenir visibles au sein des fortifications de l’Europe. Leur présence a révélée que l’Europe était incapable –comme Aimé Césaire l’avait déjà prophétisé il y a longtemps- de résoudre les deux grandes difficultés interconnectées auxquelles son histoire moderne a donné naissance : le problème colonial et le problème de la hiérarchie de classe. Les immigrants post-coloniaux qui vinrent nettoyer et revigorer l’Europe après la seconde guerre mondiale ont graduellement vu leurs droits à la citoyenneté circonscrits et retirés. Les réfugiés, les demandeurs d’asile, les résidents sans-papiers, tous ces indésirables représentent désormais une nouvelle caste de sous-humains qui ont découvert les bénéfices réelles de ces droits de l’homme claironnés bien fort mais en réalité extrêmement durs d’accès. Ces gens sont certainement là, en particulier parce que l’Europe occupait autrefois l’endroit dont il sont originaires, mais la porte de la reconnaissance et de l’appartenance reste fermement bloquée devant eux. Il ne font pas seulement l’expérience du racisme et la xénophobie mais aussi un mode d’inclusion et d’exclusion simultanées qui les confine dans une vie crépusculaire de sous-droits. L’art cosmopolite et contemporain, comme celui d’Alfredo Jaar, a offert une réponse thérapeutique bienvenue. Tout d’abord cet art d’opposition affirme que l’idée que le développement européen porte un telos unique ne peut pas être soutenue plus longtemps. Deuxièmement cela suggère que la vieille vue selon laquelle l’Afrique était en dehors de l’histoire et dénuée d’histoire s’est discréditée avant même la demande post-coloniale de simultanéité et de comptabilité. Troisièmement, il dit que ceux qui profitent de la situation à l’intérieur des citadelles crasseuses du surdéveloppement doivent prendre conscience de la manière dont leurs destins sont connectés aux vies du Sud, dont les conditions de misère et d’insécurité témoignent de la rareté de la situation de plénitude et de sécurité. Ce zoom sur l’international ne génère pas pour autant un autre script manichéen, et le monde ne peut plus être vu en noir et blanc. D’une manière ou d’une autre, le Nord et le Sud, les mondes développés, en développement et sous-développés doivent faire partie d’un même présent. Vivre de manière soutenable et avec une dose minimale de conflits implique d’être prêt à une responsabilité des uns envers les autres. Jaar éveille à ce défi, et ses interventions illustrent ce qui pourrait être appelé une mondialité responsable. Elles sont tacitement fondées sur la critique de l’indifférence à la souffrance d’autrui qui a été institutionnalisée dans les pays surdéveloppés. Jaar n’aborde pas cette souffrance comme si elle était la propriété culturelle et expérientielle exclusive de ces victimes. Il prend audacieusement la responsabilité de reconnaître ces torts, d’en porter le poids sur ses propres épaules, et nous invite à en faire de même. Son hostilité à l’égard de l’indifférence institutionnalisée est assez profonde pour inciter à un retour hardi au problème honteux de l’humanité commune. Mais ce n’est pas un retour au vieux cosmopolitanisme basé sur une hospitalité étendue. Les états nations sont exsangues, car les peuples, les idées, les technologies et les ressources leurs échappent. Un réengagement visant à restaurer la vision de l’humanité commune pourrait aider à stabiliser cette situation. Cependant, cela peut seulement réussir si cela est conduit dans une opposition explicite aux hiérarchies raciales, aux vanités civilisationnelles et à l’exploitation néo-impérialiste. Depuis quelques temps déjà, les projets tricontinentaux de Jaar se sont efforcés de manière provocatrice de replacer l’Asie, l’Afrique et la première colonie de l’Europe, l’Amérique Latine, dans la représentation officielle du monde. Il n’a pas seulement mis en accusation la couverture malveillante des médias officielles et remis en question sa géographie implicite. Il s’est déplacé au-delà du problème basique de l’omission et de l’inclusion restauratrice, et vers un genre différent d’enquête totale. Cet aspect de son travail est dirigé vers les formes de pouvoirs qui découlent du contrôle des images et de leur réception événementiel contestée par des téléspectateurs anxieux. Ceux-ci veulent savoir comment répondre aux choses terribles qu’ils voient, mais ne savent pas comment faire. Ils ne sont pas assistés dans leur quête de probité éthique par une culture médiatique et un état d’esprit consommateur qui promeuvent la collusion et dignifient une indifférence fatale à la fois pour ces objets abjects et ses receveurs désorientés. Les œuvres de Jaar retournent à ces thèmes fondamentaux du contrôle des images et de la réponse honnête à la demande dérangeante d’information dans des situations complexes. Il a intégré un commentaire à la fois oblique et violent de ces questions liées aux pouvoirs post- et néo-coloniaux avec une série de brusques interrogations sur la responsabilité des artistes aussi bien que la situation des transmetteurs et des récepteurs innocents mais consentants de l’information. Jaar milite en faveur du réexamen des règles et des codes qui gouvernent la reconnaissance et la représentation des Autres dont la présence sécurise les frontières qui nous entourent. La manière dont ils sont montrés dans notre paysage audiovisuel ne devrait pas se ramener à un choix entre la trivialisation et la trahison. L’effort de l’artiste pour assimiler et humaniser ces sans-voix devrait, suggère-t-il, devenir à la fois honnête et authentique. Cette quête difficile implique de rompre la dyade de la victime et du coupable et de remplacer ces rôles négatifs avec un spectre de possibilités alternatives : aveugle volontaire, spectateur, témoin et peut-être même dans certaines circonstances limitées sauveur. Cette expansion imaginaire requiert un effort éthique et elle ne peut pas rester longtemps la responsabilité singulière de l’artiste. Dans les main de Jaar, elle ouvre doucement à une question douloureuse mais nécessaire : Où les témoins, les spectateurs et les publics entrent-ils en relation avec les événements traumatiques et déprimants qui composent désormais le menu des informations mondiales comme les traces du bouleversement commercial et politique de notre planète ? La tragédie rwandaise qui a tant occupé son travail découle de ce programme suspect pour de nombreuses raisons soulignées plus haut. Les nuages qui flottent au-dessus d’un lieu de mémoire deviennent un marqueur éphémère non seulement de l’espace de la mort mais aussi de l’ambivalence énigmatique qui voit le choc dans toute son honnêteté et la honte humaine se mêler. L’inégalité croissante entre le monde surdéveloppé et le reste menace de compromettre les fondements même de ce qui pourra permettre éventuellement d’élaborer une compréhension renaissante de l’humanité commune. D’autres mots profondément inconfortables comme « responsabilité » aident à qualifier l’engagement modeste de Jaar avec l’humanité de ceux qui ont été enfermés en-dehors des promesses du surdéveloppement, mais demeurent en compagnie de ses pathologies. Il offre les éléments convaincants d’un contre-média qui pourrait connecter leurs vies aux nôtres. Des pseudo informations préalablement filtrées proviennent sans arrêt des lignes de front. Les médias sont saturés par le déballage stratégique d’une machinerie bourgeonnante de communiqués de presse. Par ce processus, la culture et les politiques publiques ont acquis un rythme acharné qui ne permet à aucun moment de conduire un engagement en direction de la souffrance immédiate ou éloignée. Jaar s’efforce d’appliquer les mêmes techniques d’humanisation quel que soit l’endroit où il se trouve. Elles commencent par un refus de la complicité avec les tendances existence à voir et à être vu. Il ne vous montrera ni les sans-abris de Montréal ni les maisons charniers du Rwanda. Pourtant la présence de chacune de ces souffrances est publiquement marquée par des manières différentes qui rompent avec la polarité entre ceux qui choisissent de communiquer l’horreur et la souffrance par des moyens qui seront de toute façon toujours insuffisants, et ceux qui refusent ce fardeau, choisissant à la place de choquer ou d’interrompre. Ce dilemme moderniste est représenté de manière répétitive mais est maintenant accompagné par un engagement à travailler avec les contraintes du passé colonial. C’est cette résolution qui rompt le sort mélancolique qui pèse sur l’Europe, à travers le désir plus ou moins exprimé d’un retour à la grandeur, lequel s’évanouit quand on met à bas le prestige impérial. C’est ainsi également que Jaar fait écho et étend encore la célèbre invitation de Fanon à ceux qui étaient autrefois bénéficiaires de la domination colonial : « il faudrait d’abord que les masses européennes décident de se réveiller, secouent leur cerveau et cessent de jouer au jeu irresponsable de la belle au Bois Dormant. » Aucun baiser ne sera accordé ici. Les éclairs de la lumière et des flammes sont les véritables incitations à ce réveil tardif. Cet article un extrait de l’essai paru dans SCARDI G. et PIETROMARCHI B. (sous la direction de), Alfredo Jaar : It is Difficult, Vol 2, Mantoue, Italie, Edizioni Corraini, 2008. Remerciements à l’éditeur et à Paul Gilroy
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