Login with your EA account
Need a new account?
Facebook user?
You can use your Facebook account to log in to European Alternatives:

EA home page » Commentaire » Entretien avec Alfredo Jaar
Entretien avec Alfredo Jaar
Par Eva Oddo, traduction de Sarah Provost Dans ses travaux, l'artiste Alfredo Jaar, chilien de naissance et new-yorkais d’adoption, explore les relations entre le monde « développé » et celui qui ne serait qu’en « voie de développement ». Il se penche également sur l'interdépendance matérielle entre ces deux mondes, et sur l'obstination des pays industrialisés à maintenir des relations de puissance, ainsi que la manière dont cela se traduit dans toutes les représentations iconographiques des pays du Sud par les pays du Nord. Profitant d'une rétrospective majeure des œuvres de Jaar à Milan, et pour célébrer celui qui continue de présenter à son public un monde toujours plus large en lui proposant de nouvelles possibilités de réalité, European Alternatives a interviewé l’artiste, de passage à Londres. Eva Oddo: Quel regard portez-vous sur l'Union Européenne, et quel futur lui imaginez-vous? Alfredo Jaar: J'ai toujours perçu l'Union Européenne comme un modèle potentiel qui ne se serait jamais réalisé. C'est une utopie devenue une quasi-réalité. Je lui ai toujours trouvé un potentiel énorme, en tant que modèle de communauté. En effet, l'Union Européenne est le plus grand fournisseur d'aide humanitaire au monde. Des progrès significatifs ont été réalisés dans certains secteurs, comme par exemple la monnaie unique, l'euro : il a été très intéressant d'observer que l'euro, grâce à son action de contrepoids, a réussi à déstabiliser l'hégémonie imposée par le dollar US. Néanmoins, quand on réalise que l'UE se partage 30 % du produit intérieur brut mondial, on se demande pourquoi elle a une influence si mineure, si négligeable, sur le monde des affaires. L'inaptitude de l'UE à articuler et à encourager une politique étrangère commune, son incapacité à se faire entendre sur les affaires mondiales d'une certaine envergure sont réellement frustrantes. L’UE n’a jamais endossé les responsabilités inhérentes à son poids géopolitique. La géopolitique reste d’ailleurs la chasse gardée des Américains, personne ne les ayant jamais attaqués sur leur propre terrain. La situation mondiale serait bien différente si l’UE avait voix au chapitre. Certes, nous jouissons de la libre circulation des populations, des biens, des services et des capitaux, mais combien de portes avons-nous dû condamner ? Rendez-vous donc en Italie pour observer comment y est gérée la question de l'immigration, ou interrogez un homme d'affaires africain essayant de percer sur le marché intérieur européen, vous aurez droit à un cahier de doléances. EO: Passons maintenant à l'artiste. Pensez-vous que l'artiste ait des responsabilités? AJ: Bien sûr. Les artistes sont des êtres humains, et tous les êtres humains ont des responsabilités. Les artistes sont une partie intégrante de la société, une partie privilégiée, car ceux-ci ont la chance inouïe de disposer de temps et de matériel qui leur permettent de se prêter à la réflexion, à la spéculation, pour rêver de mondes différents, de mondes meilleurs. À ce privilège est liée l'obligation d'interagir avec notre environnement, de suggérer des modèles de pensée pour notre société, pour le monde. C'est ce que l'artiste fait de mieux. Les plus grandes œuvres d'art nous emmènent dans des lieux inconnus - je parle de lieux imaginaires - d'endroits où l'on crée de nouveaux modèles de pensée, de nouvelles manières d'envisager le monde. C’est notre responsabilité la plus sacrée. EO: J'ai souvent vu votre art qualifié de « politique », mais il me semble avoir lu également que vous le décriviez plutôt comme un art « moral » ou « moralement engagé ». AJ: Je récuse chacune de ces étiquettes. Tout art est politique. Il est impossible de faire quoi que ce soit dans ce monde qui n'ait aucune connotation politique. Il est impossible de faire un geste qui ne comprenne à la fois l’esthétique et l'éthique. Quand on me pose cette question, je cite toujours Jean-Luc Godard, un réalisateur que j'admire et qui a dit : « Certes, nous devons faire un choix entre l'éthique et l’esthétique, mais quelque soit notre choix, nous avons la certitude de retrouver l’autre option au bout de notre route ». C'est une réalité à laquelle nous sommes confrontés en tant qu'artistes, en tant que producteurs culturels : nous devons constamment et simultanément faire face à des problèmes d'éthique et d’esthétique, et ces éléments doivent être intégrés non seulement dans notre manière de procéder, mais également dans l'articulation finale de nos idées dans nos travaux. Si on ne réalise pas ceci, alors ce que nous produisons n'est pas de l'art, mais une simple ornementation qui fait partie d'un autre monde, le monde de la décoration et du design qui lui a d'autres objectifs, bien différents. D'un côté vous avez la décoration, et de l'autre vous avez l'art, et pour moi, l’art a toujours été une question de pensée critique. Mais cela ne signifie pas pour autant que l'on doive exclure la poésie. La poésie est un élément essentiel de l'art. On peut même aller jusqu'à dire qu’il n’existe pas d’art apoétique, tout comme il n’existe pas d’art apolitique. EO: Pensez-vous que l'art ait changé le monde, et si oui comment ? À l'avenir pensez-vous que l'art continuera à changer le monde, et de quelle manière? AJ: Pouvez-vous imaginer un monde sans art? C'est dans la réponse à cette question que vous trouverez la clé de votre propre interrogation. Que serait le monde sans art, sans culture? Comme Nietzsche disait : « la vie sans musique serait une erreur». On pourrait le paraphraser pour dire : la vie sans art serait une erreur. Regardons autour de nous, regardons la ville, regardons le monde – comment seraient-ils en cas d’absence d’art et de culture dans nos environnements? L'art et la culture sont des éléments constitutifs de la vie contemporaine, de la vie tout court. On ne peut imaginer la vie sans art. L’art bouleverse le monde, et en tant qu'artiste j'ai toujours dit que c'est ce que je voulais faire, peu m'importe de passer pour naïf. Je suis devenu un artiste parce que je ne pouvais m’accommoder de l'état du monde. Ce mécontentement m'habite toujours, c'est pourquoi je voudrais changer le monde. Je peux initier un changement, en touchant une personne à la fois. C'est un processus très lent, un changement très modeste, mais nous autres artistes pouvons toucher les gens, nous pouvons les informer et les pousser à agir. Dans ce sens, je suis gramscien. Gramsci était l'une des figures intellectuelles les plus extraordinaires du XXe siècle, une véritable source d'inspiration. Il croyait réellement à la capacité de la culture à influer sur les changements. Cela est certes difficile, et parfois cela peut sembler futile, mais la culture et l’art ont profondément modifié le monde, et plus le monde se complexifie et se complique, plus la potentialité de l'art sera réalisée, plus la potentialité de la culture pourra être réalisée. Les espaces dédiés à l'art et à la culture sont les derniers champs de liberté restants. EO: Comment percevez-vous le monde de l'art contemporain? AJ: Le monde de l'art contemporain a un problème d'image, avec toute l'ironie que cela implique. Cette image, relayée par les médias avec une vulgarité vicieuse et force spectacles, est une véritable scène de cirque où figurent quelques soi-disant stars de l’art et beaucoup d’argent. Honnêtement, tout ceci n'a rien à voir avec le monde de l'art contemporain. Le monde de l'art contemporain n'est en aucun cas monolithique, il s'agit plutôt d'un réseau de systèmes : dans un système vous aurez des milliers d'artistes à la recherche du sens de la vie dans la société, travaillant avec des communautés, essayant d'élargir leurs horizons de manière créative. Dans un autre système, vous trouverez des penseurs et des intellectuels, des rêveurs discutant des problématiques qui affectent la société et le monde, contribuant par leurs articles, leurs documents et leurs publications, prenant part à des débats et à des conférences, élargissant les modèles de pensée existants. L’art contemporain, c'est le septième art, le théâtre, la musique, la poésie, la danse, les arts virtuels, tout ce qui nous fait penser, pleurer, ressentir et agir dans notre monde. Où donc est cette vision de l'art contemporain dans les médias aujourd'hui ? Elle n'existe tout simplement pas. Les médias transforment l'art contemporain en spectacle, ce qui est extrêmement triste. EO: Pensez-vous que les interventions publiques fassent partie du rôle de l'artiste? Pour les artistes visuels par exemple il s'agirait de ne pas se cloîtrer dans une galerie, mais de s'aventurer dans la rue. AJ: J’ai moi-même ressenti ce besoin de sortir, et c'est pourquoi j'ai divisé mon travail en trois domaines bien spécifiques. Seul un tiers de mon temps est passé dans ce qu'on appelle le monde de l’art : dans des musées, des galeries ou autres fondations. Le monde de l'art est un monde tellement à part que j'ai voulu toucher un public plus nombreux, et c'est ce qui m'a poussé à faire plus de cinquante interventions publiques à travers le monde, en dehors du pré carré du monde de l'art. Lors de ces projets je travaille avec différentes communautés, n'ayant aucune connexion avec le monde de l'art, et je me retrouve confronté aux véritables problèmes pratiques que les gens rencontrent dans la vie de tous les jours, et ces confrontations, ces exercices en pleine réalité me permettent de rester réaliste, de garder les pieds à terre, ce qui forge ma pratique en tant qu'artiste dans le monde de l'art. Le dernier tiers de mon temps est consacré à l’enseignement. Je dirige des séminaires et des ateliers à travers le monde, pendant lesquels j'échange des idées avec la jeune génération, je partage mon expérience tout en apprenant également de leurs propres expériences et de leurs rêves. Je dirais que de ces trois activités, la plus politique est très certainement l'enseignement. Mais toutes trois sont véritablement importantes, et toutes les activités me forment en tant que professionnel et en tant qu'être humain, elles me permettent d’être complet. EO: Avez-vous vu la récente exposition de Cildo Meireles (à la galerie Tate Modern, à Londres, jusqu'au 11 janvier 2009)? Dernièrement, j’ai découvert l'une de ses citations : « D'une certaine manière on devient politique quand on n’a pas la chance d'être poétique. Je pense que les êtres humains préféreraient largement être poétiques. » Désirez vous commenter cette citation ? AJ: En effet, j’ai visité son exposition. Cildo a réussi à porter une vision poétique sur le monde, à créer des assemblages poétiques, des environnements poétiques, des installations poétiques ainsi que des objets poétiques. Ces éléments ont tous un contenu politique, c'est inévitable, mais la poésie dans ses constructions est immense, jubilatoire. En comparaison, je trouve que mes travaux penchent davantage vers le politique. Bien sûr ils disposent systématiquement d'un élément poétique, mais entre le politique et le poétique, mes travaux tirent davantage vers le politique je pense. J'ai bien peur qu'il m’ait été plus difficile de contenir ma rage. C'est pourquoi par exemple dans les travaux traitants du génocide rwandais je n'ai pas réussi à me contenir, et le politique étouffe le poétique. Cildo a réussi à se maîtriser ou bien il a tout simplement été confronté à des situations moins tendues que celles auxquelles j'ai assisté. Il a donc été capable de créer des explosions de poésie. C'est une exposition admirable, d'un artiste admirable. EO: Etant donné les résultats des récentes élections présidentielles étatsuniennes, quel regard portez-vous maintenant sur votre œuvre The Fire Next Time, datant de 1989 ? AJ: Lorsque j'ai créé cette œuvre, je vivais à New York et l’incroyable fragilité des relations raciales dans cette ville était tangible. Cette œuvre était un moyen pour moi d'exprimer mon choc, ma peine devant l'état des relations raciales dans ce pays. Quand je suis arrivé aux États-Unis en 1982, je m'attendais à trouver un pays où l’harmonie raciale régnerait, où le mouvement pour les droits civiques aurait accompli tout ce qu'il y avait à accomplir, mais j'ai été choqué par la découverte de la réalité, bien différente. Presque 20 ans plus tard, les changements accomplis sont immenses. Les résultats des élections étatsuniennes apportent un signe extraordinaire de changement au niveau politique, mais il reste tant à faire. Les récents événements qui se sont produits sur la scène politique sont encore très loin de se répercuter dans la rue, sans parler des domaines de la distribution des richesses, de l'accès au capital ou à l'éducation. Cependant je pense que c'est un événement extraordinaire qui a peut-être déjà, ou qui à l’avenir pourra potentiellement changer les États-Unis : un changement profond, de l’intérieur, modifiant également l’image projetée au reste du monde et les relations entre les Etats-Unis et le monde. EO: Que pensez-vous de la direction que sont en train de prendre les politiques contemporaines? AJ: Je suis toujours surpris par la présence simultanée de vents contraires dans notre monde. D'un côté nous avons les événements récents des États-Unis avec leur potentiel extraordinaire et leurs avancées progressistes. De l'autre nous avons un phénomène comme l’Italie de Berlusconi où l'on peut observer de véritables bourrasques fascistes traversant le pays. On en vient à se demander : comment cela est-il possible? Comment, pourquoi des sociétés, des communautés peuvent basculer l'une d'un côté, l'autre de l'autre, simultanément ? Dans la nature humaine, qu'est-ce qui nous pousse à agir de manière si contradictoire? Un seul regard sur la carte de l’Europe suffit pour mettre en relief les foyers racistes et les zones progressistes, et observer que ces deux forces luttent l'une contre l'autre. Nous, citoyens, nous sommes confrontés à ces réalités et nous devons décider quelle voie nous voulons suivre. Nous prenons cette décision en nous basant sur l'éducation que nous avons reçue, sur l'influence que nos parents ont eu sur nous et celle du milieu dans lequel nous vivons et nous avons grandi et en nous basant sur nos convictions personnelles. Je suis toujours estomaqué par ce phénomène, par tous les chemins possibles qui s'offrent à nous, par les contradictions auxquelles nous sommes confrontés chaque jour, et c'est pourquoi j'aime toujours citer Emile Cioran, un poète et écrivain roumain que j'admire profondément, qui a décrit son état d'esprit normal comme étant : « simultanément heureux et malheureux, exalté et déprimé, envahi à la fois par le plaisir et le désespoir en des harmonies des plus contradictoires », car c'est ce que je ressens présentement quand je regarde le monde, quand je lis les journaux. J'espère constamment que la balance penchera un jour en faveur de la justice sociale.
Entrez vos commentaires
Languages
Articles liés
Follow us on Facebook
Rejoindre
Nous rejoindre
Alternatives Européennes est en tout premier lieu une communauté transnationale de militants. L’organisation est conduite par la volonté de changer la politique et la culture, en Europe et dans le monde.
Rejoindre European Alternatives
Liste de diffusion
UN email par mois avec MISES À JOUR sur les événements, projets et le nouvelles publications!
Joindre
Bien! You have successfully subscribed to our mailing list!