
(Photo:
Onkel Wart/Flickr)
Par Joan Miguel Gual and Francesco Salvini, traduction Stéphanie Klaczynski
En Europe, une nouvelle forme d’exercice du pouvoir est apparue. De nos jours, le gouvernement agit à plusieurs niveaux en même temps : il s’infiltre dans les zones urbaines, réarticule les frontières dans le quotidien urbain, polarise les relations de pouvoir déjà existantes et construit de nouvelles dépendances dans la géographie actuelle de l’Europe. En guise de résultat, non seulement les asymétries de l’ancienne Europe n’ont pas disparu mais de nouvelles ruptures et marginalisation apparaissent tous les jours, et marginalité et centralité coexistent. C’est la façon qu’a le capitalisme moderne de former un marché global : jouer sur les asymétries pour multiplier les régimes travaillistes et diviser les mouvements sociaux. Cette prolifération de modes d’exploitation découle de la crise des syndicats, des partis, des États-providence et plus généralement dirons-nous, de la crise de ces institutions politiques basées sur la propriété et la représentation, à une époque où la représentation est devenue une tentative impossible pour discipliner l’hétérogénéité sociale, réduire les différences et l’emprise du capital sur la vie sociale. La constitution asymétrique de l’Europe envers l’extérieur – évidente dans l’inclusion différentielle de l’Europe de l’Est aussi bien que dans la production permanente de zones extérieures pour reproduire le pouvoir européen – implique un devenir asymétrique, non seulement de la colonie, à l’extérieur, mais aussi dans la métropole elle-même. C’est le quotidien des zones urbaines européennes : les modèles d’intégration définis à Maastricht, Bologne, Amsterdam et Schengen préconisent une politique d’exclusion et de valorisation, de contrôle et de discipline et imposent un processus de précarisation générale de la vie sociale et de la production urbaine. Le développement de l’embourgeoisement, la prolifération des frontières internes et l’obsession sécuritaire des gouvernements urbains affichent des procédures gouvernementales originales ayant pour but de multiplier les régimes travaillistes et d’exploiter au maximum le moindre segment de la société, selon la vulnérabilité de chaque sujet, sa fragilité ou, comme on pourrait le dire, sa précarité. Notre question est la suivante : quelle stratégie d’organisation sociale peut échapper à la multiplication des modes d’exploitation sans recomposer l’unité, l’identité et l’homogénéité mais en permettant à la différence, la précarité et la vulnérabilité de devenir des points de départs pour des politiques radicales ? Pour y répondre, nous nous concentrerons sur un seul aspect : une expérimentation en cours qui, selon nous, a été efficace dans le développement des luttes sociales autonome ces dix dernières années : l’utilisation des réseaux non seulement comme outils mais comme une base pour les pratiques autonomes actuelles, dans l’invention de nouvelles formes de coopération sociale par delà les différences, pour constituer de nouvelles formes institutionnelles capables de réinventer la coopération sociale dans la crise des institutions classiques, dans la constitution ce que nous appelons des « institutions monstres ».
C’est, de notre point de vue, une prise productive sur l’histoire récente des mouvements sociaux en Europe, qui, depuis le début des années 1990, a commencé à croiser les espaces européens, à tisser des toiles et des réseaux pour transformer les types d’organisation et ouvrir de nouveaux espaces de lutte. C’est le cas des mouvements contre le chômage entre 1994 et 1997, quand le revenu de base est devenu une revendication pour développer des pratiques de droits sociaux en dehors de la dimension stricte du travail ; c’est aussi le cas de la lutte pour la mobilité qui a remis en question, à un niveau européen , la relation violente et ambigüe entre la citoyenneté et les droits (Sans Papiers, 1996 ; kein mensch ist illegal in Documenta, 1997) dépassant les questions de culture et inscrivant la citoyenneté dans le schéma du gouvernement travailliste et dans la lutte travailliste.
De 1997 à 2001, ces mouvements ont permis d’organiser une série de mobilisations contre le capitalisme global et ont eu une importance cruciale dans l’invention de nouveaux espaces politiques pour nommer et instituer de nouveaux droits. La liberté de mouvement, le revenu minimum et l’assistance devraient être les buts concrets d’une nouvelle structure institutionnelle : les institutions communautaires. Dans ce sens, les mouvements ont inventé les institutions réseaux comme des groupements transversaux de nouvelles formes institutionnelles qui tentent de combattre la gouvernance de la vie et d’ouvrir de nouveaux espaces d’autonomie et d’émancipation, où la question du programme – en avait-on vraiment besoin – s’effondre radicalement dans le présent. Ces mouvements doivent aussi être analysés dans leur fonctionnement quotidien, dans leurs débats en tant que machines sociales, en tant qu’activités et constructions sociales et non pas en tant qu’espaces cristallisés et institués. Vus sous cet angle, les réseaux ressemblent autant à des sites de production critique qu’ à des actes défiant les procédures gouvernementales par une critique interne, ouvrant l’espace pour instituer des normes et des institutions pour une nouvelle communauté. Mais comment une procédure critique peut-elle défier et réinventer le fonctionnement des institutions sociales ? Dans quelle mesure la critique peut-elle être une procédure constituantes sinon par contraste avec la cristallisation et par un déplacement continu de la production de l’organisation externe aux espaces institués et disciplinaires ? C’est à cela que nous nous référons lorsque nous écrivons sur le discours « extra disciplinaire » et « extra institutionnel » des cabinets politiques autonomes : la procédure quotidienne de travail et l’excès dans le tissage de réseaux visant à produire des rassemblements par delà les espaces institués et à constituer de nouvelles propriétés communes. Dépasser l’institution, dépasser la discipline : c’est la tâche des cabinets politiques qui explorent les échappatoires possibles aux formes de gouvernance capitaliste moderne. Néanmoins, dépasser ne signifie pas laisser, oublier ou refuser, cela signifie aller au-delà, déborder. Dépasser comme un exercice pour produire de nouveaux sites pour la production des connaissances et de coopération sociale capable d’ouvrir des brèches où les déclarations qui naissent lors des mobilisations sociales pourraient proliférer. « L’extra » nous autorise à traiter l’au-delà autant dans la signification physique du terme, par delà les bureaucraties, par delà les murs des institutions dans l’espace ouvert de la métropole, que dans sa signification théorique : dépasser les frontières de la discipline comme canon de la connaissance, comme autorité dans la production sociale du savoir.
L’autonomie ne suffit pas. Si nous voulons constituer des espaces dissidents pour la production de subjectivités qui ne répondent pas aux ordres du gouvernement ni à la commande du capital, nous avons besoin de constituer de nouvelles technologies hybrides, pour des socialités dissidentes. Nous devons repousser les marges, à l’intérieur et à l’extérieur des institutions, pour les submerger et les surmonter, pour développer des procédures politiques monstrueuses, capables de briser la prétendue cohésion de figuration et de défier la discipline des sciences majeures (les sciences sacrées de l’État) à travers l’action moléculaire de sciences mineures (sciences nomades) où le savoir devient un processus situéde production qui modifie la réalité sociale non pas de façon formelle mais de façon concrète, dans son fonctionnement de tous les jours. C’est pourquoi nous pensons que la tâche la plus problématique n’est pas de savoir comment fuir vers l’extérieur, l’extérieur de la représentation hégémonique, mais comment casser la représentation de l’intérieur : comment fuir l’intérieur et défier le fonctionnement de la rationalité moderne du gouvernement ? Comment concevoir une institutionnalité subversive et monstrueuse qui pourrait interagir avec les institutions existantes et les disciplines traditionnelles ? Ce mouvement de subversion a en effet besoin non seulement de réapproprier les valeurs sociales produites au cœur des instituions et des disciplines, mais aussi de montrer les limites, les crises et la finitude dramatique des rassemblements institutionnels existants.
Les cabinets génèrent des contradictions et notre expérience n’est pas une exception. Mais au cœur de la privatisation du public et de la réduction de l’autonomie sociale selon les règles de l’accumulation capitaliste, les institutions « monstres » se veulent être une tentative pour constituer de nouveaux liens reliant la vie et la politique, pour produire de nouveaux territoires d’existence sociale, pour permettre l’excès, pour éviter de devenir un surplus à réclamer et pour construire des formes de vie dissidentes et alternatives où la liberté, la solidarité et la vie elle-même pourraient gagner un nouveau sens par delà les régulations du marché et la représentation politique. C’est, à nos yeux, le principe génératif institutionnel sur lequel est basée l’activité de l’université de Nomada. Les centres sociaux et les réseaux pour la recherche militante sont des espaces où réinventer les formes de production culturelle, et la relation entre la vie et le travail sont des tentatives pour reconfigurer les luttes sociales dans l’élargissement de la production, de l’usine à la vie sociale, et enfin comme sites de production pour une connaissance autonome, pour démystifier le fonctionnement du capitalisme moderne mais aussi pour problématiser les stratégies des mouvements sociaux. Dans ce processus, « extra » est un préfixe constitutif pour l’invention d’institutions monstrueuses : extra comme pratique virale contre les tentatives permanentes de normalisation et d’abstraction que porte le capital. « Extra » est une pratique constituante qui explore le territoire émergent de droit à la communauté. Reprisant ces marges, excédant et explorant, les institutions réseaux apparaissent comme des espaces d’invention pour actualiser ces droits communs, pour piller et se réapproprier les valeurs sociales qui circulent dans les espaces institués et pour rendre possible dans le même temps l’invention et la prolifération de processus radicalement démocratiques pour organiser la production sociale.