
(Photo:from "Vietato vietare"-
unai pasqual/Flickr)
Par Niccolo Milanese, traduction de Thomas Serres
La pauvreté gagne à être comprise comme un problème de démocratie autant que d’égalité. En effet, les effets paralysants du capitalisme ne peuvent être appréhendés comme des problèmes d’autonomie que selon cette perspective. L’Europe pourrait montrer le chemin, se poser en tant que puissance potentiellement transformatrice, en prenant la tête de cette nouvelle approche.
Les institutions européennes dotent chaque nouvelle année d’un intitulé du genre « l’Année Européenne de… ». Les exemples les plus récents sont « l’Année Européenne du Dialogue Interculturel » (en 2008) et « l’Année Européenne de la Créativité et de l’Innovation » (en 2009). On peut bien sûr s'interroger sur la portée réelle de ces années thématiques proclamées ; généralement, elles n’impliquent pas de donations nouvelles pour des initiatives en rapport avec leur propos, et elles ont le plus souvent une visibilité publique très faible. Cependant et à la différence des années précédentes, le thème choisi pour 2010 est extrêmement pertinent dans le contexte des événements qui ont récemment secoué l’Europe et le Monde : 2010 sera « l’Année Européenne de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale ». Actuellement, on estime que 79 millions de personnes en Europe vivent en situation de pauvreté, cela malgré le fait qu’elles se trouvent au sein de la zone économique la plus riche du Monde. En dehors de l’UE, environ la moitié de la population mondiale vit avec moins de deux euros par jour. Aussi, bien que l’année en elle-même ne soit vraisemblablement pas synonyme d’un changement radical de la politique européenne, que ce soit au sein ou en-dehors de l’UE, le thème qui lui est donné doit permettre l’instauration d’un dialogue critique sur sa signification. A travers ce dialogue, on aura alors la possibilité d’essayer d’influencer la manière dont ce thème est perçu et appréhendé à un niveau européen. Nommer n’est pas seulement souvent une action primordiale du politique, comme lorsqu’on nomme son ennemi par exemple, mais c’est également une action primordiale de la philosophie : on nomme son sujet.
De plus, il y a des opportunités concrètes pour influencer la politique de l’Union Européenne dans ce domaine au cours des prochains mois ; une des premières tâches de la Commission nouvellement sélectionnée sera de proposer le budget et les objectifs de l’UE pour la période à venir. Maintenant que le Traité de Lisbonne est entré en application, le Parlement européen est co-décisionnaire au côté du Conseil européen (des Etats membres) en ce qui concerne les budgets à court et long terme de l’Union. Ainsi, si l’opportunité est saisie, les discussions au sujet des priorités budgétaires seront plus démocratiques qu’elles ne l’étaient auparavant.
La conjonction des luttes contre « la pauvreté » et « l’exclusion sociale » revêt un intérêt crucial dans la manière dont a été nommée cette année européenne 2010. Cela nous autorise à comprendre ensemble ces deux problèmes, et par extension à poser que la pauvreté devrait être vue comme une forme d’exclusion sociale. Cela revient alors à inclure la pauvreté dans un questionnement sur la démocratie : être pauvre n’est pas seulement être matériellement pauvre et en conséquence manquer, à plus ou moins grande échelle, des moyens de vie essentiels, c’est aussi l’absence de la possibilité de participer à la société en tant que membre égal. Les standards économiques de la vie et les moyens de participation doivent être pensés ensembles. Cela entraîne immédiatement les questions « quelle société ? » et « quels moyens de participation ? », et les réponses à celles-ci doivent être pensées à l’intérieur de l’espace européen comme en-dehors.
A l’intérieur de l’espace européen, la situation est fracturée et rendue incohérente par l’intransigeance des Etats nations dans certains domaines fortement imbriqués. Bien que la communauté « économique » de l’Union européenne soit unifiée jusqu’à un certain point par la possibilité de larges flots de capitaux non réglementés, un marché commun et l’existence d’une monnaie commune à certains Etats membres, le déplacement des citoyens entre ces différents pays reste beaucoup plus contrôlé que les mouvements de capitaux, et la possibilité de participation au sein des sociétés changeradicalement pour ceux qui se déplacent entre les Etats membres. Aussi longtemps que l’Etat nation sera vu comme le lieu principal de la légitimité démocratique, il restera difficile de parler d’une société européenne commune.
Les décisions politiques en rapport avec la lutte contre le chômage et les inégalités économiques restent largement situées au niveau de l’Etat nation, à l’exception notable des décisions concernant les fond structurels européens (tels que le FSE), qui restent des outils politiques efficaces. Désormais, la situation au sein de l’UE est devenue tellement dramatique qu’une plus grande solidarité communautaire au sein de l’espace européen semble inévitable, à condition toutefois que des dialogues aient lieu. Actuellement, les gouvernements qui doivent faire face aux situations de pauvretés les plus importantes sont ceux qui s’attaquent le plus aux prestations sociales. Le gouvernement letton, par exemple, dépense moins de 10% de son budget annuel dans les affaires sociales, et le renflouage récent par le FMI l’a forcé à diminuer davantage encore les dépenses publiques. Dans le même temps le gouvernement suédois dépense plus de 30% de son budget annuel dans les affaires sociales. D’autres Membres riches semblent faillir à leurs obligations : ainsi le Royaume-Uni et l’Irlande ont le taux de pauvreté infantile le plus élevé de l’UE. Pour mettre l’Union face à ses responsabilités, des campagnes transnationales éclairant les inégalités existantes au sein de l’espace européen seront nécessaires au cours des prochains mois. Cela pose la question de l’existence d’organismes capables de mener pareilles campagnes, or l’une des conclusions navrantes qui s’impose aujourd'hui est que les partis politiques, qui devraient être des moyens de participation et de représentation pour tous les secteurs de la société, ont encore largement les mains liées par leur structures nationalisées. Il en ressort que ce sont aux ONG et aux sociétés civiles d’en être le médium, mais sans ignorer qu’accroître la possibilité d’une participation démocratique, et donc réformer les structures périmées des partis politiques, est une partie intégrante de la lutte contre la pauvreté et même la seule solution structurelle soutenable.
L’Union Européenne a déjà un budget d’aide commun et également une stratégie commune pour le développement dans le reste du monde. Dans le Traité de Lisbonne, la lutte contre la pauvreté est présentée comme un objectif explicite de la force d’action étrangère européenne qui doit être formée par la Haute Représentante aux Affaires Etrangères nouvellement cooptée, la Baronne Ashton. La question cruciale, probablement éludée au cours des prochains mois, est de savoir quel degré de participation peut-être rendu possible pour les pays les plus pauvres, et pour les pauvres eux-mêmes, dans les décisions concernant la manière dont l’argent est utilisé et les objectifs stratégiques fixés. Par extension : seront-ils « socialement exclus » de la lutte contre leur propre pauvreté ? Poser cette question revient à défier la logique sédimentée de l’Etat nation, une logique où ceux qui sont nés sur un territoire décident entre eux seulement de leur action commune, que ce soit à l’intérieur de ce territoire ou à l’extérieur. Dans un monde de plus en plus interconnecté, cette logique est complètement inadéquate, et l’Union Européenne est une structure transformative potentielle pour la défier. Plutôt que de concevoir l’action étrangère européenne comme l’action de l’Europe sur le Monde, l’action étrangère de l’Europe devrait davantage prendre en compte les points de vue de ceux à qui elle entend venir en aide. La Haute Représentante aux Affaires Etrangères doit devenir non seulement une voix de l’Europe dans le Monde mais aussi une voix du Monde en Europe, une représentante des exclus de la mondialisation. C’est seulement de cette manière que l’action étrangère de l’Europe pourra aller au-delà de la distribution de l’aide humanitaire et de la résolution des conflits, et commencer à créer la possibilité de construire ensemble un monde commun. Encore une fois, il n’y a pas d’organismes mais seulement les sociétés civiles pour tenir ces discussions pour le moment. Ce sont avec des arguments de démocratie, d’autonomie et d’égalité que pareille campagnes seront victorieuses : il ne tient qu’à nous de redécouvrir et de réinventer ces vocabulaires.