Les six derniers mois ont montré à la fois la nature anachronique du statu quo global et l’absence d’un projet politique qui changerait radicalement la logique de la politique globale. Le projet européen, en dépit de certaines apparences, a le potentiel d’introduire un changement de paradigme pour une ère de transnationalisme.
Par Niccolo Milanese, traduction de Stéphanie Klaczynski.
Nous tentons d’accélérer alors que nous sommes coincés au point mort. L’explosion du nombre des ONG, des think tanks, des actions humanitaires, des médias internationaux, des forums mondiaux, des protestations et rassemblements au cours des vingt dernières années qui ont suivies la chute du mur de Berlin, a affiné les demandes et aiguisé la conscience des nouvelles générations, mais elle doit encore produire un projet politique à la hauteur de leurs ambitions. Comme de plus en plus de problèmes se révèlent « globaux » dans leur complexité et dans leurs implications et que leurs effets deviennent de plus en plus dramatiques, cette incapacité pourrait bien devenir de plus en plus frustrante et le fossé entre les attentes et l’action possible encore plus grand. Ces six derniers mois, nous avons pu voir et ressentir une nouvelle étape dans cette dislocation, avec le débordement à la fois de l’espoir et de la colère à un niveau mondial. Le G7 aurait pu devenir le G20, les États-Unis auraient pu élire un leader qui s’intéresse un tant soit peu aux larges parties du monde oriental, mais même nous, citoyens assez chanceux pour vivre dans les parties du monde les plus puissantes et avec le plus de liberté sommes, lorsque nous répondons aux problèmes politiques globaux desquels nous nous éprenons, de plus en plus dans une position d’humbles pétitionnaires de nos leaders, qu’ils soient des hommes politiques nationaux ou des bureaucrates non élus dans des organisations internationales. Nous avons le sentiment de nous éloigner de l’autonomie, de nous replier loin de la démocratie au moment même où l’interconnection des sociétés mondiales était supposée s’affirmer.
Dans un tel contexte, la question qui fâche consiste à se demander si un concept de société globale a du sens et si dans une telle société, une démocratie ou une autonomie serait possible. Beaucoup voient dans toutes les « mondialisations » uniquement un manque de détermination individuelle, le repli des droits sociaux longuement combattus et l’émergence, d’un côté, d’une classe cosmopolite au-dessus des préoccupations des plébéiens lamdas, et d’un autre côté, une classe migrante clandestine, sans ressources, administrée d’un centre de détention à l’autre avant d’être finalement renvoyée dans le pays d’où elle vient ou de disparaitre dans une existence clandestine et précaire à l'ombre de sociétés plus privilégiées.
Mais dans un monde de problèmes mondiaux, il est à la fois lâche et mal avisé de ne pas avoir d’aspirations globales, quand de telles ambitions sont les liens précieux qui unissent l’humanité. C’est peut être l’élément « société » dans l'expression « société globale » qui a besoin d’être questionné plus vivement. En effet, il y a des limites quant à ce que les partenaires sociaux peuvent atteindre indépendamment des pouvoirs politiques, au moins dans les conditions actuelles, car presque tous ces pouvoirs politiques restent résolument nationaux dans leurs constitutions. C’est même le cas, inutile de le dire, de l’institution la plus globale, les Nations Unies, dans laquelle chaque nation a un droit de vote à l’Assemblée générale alors que seulement les États - nations élus ou privilégiés ont un droit de vote dans ses autres organes.
La Banque mondiale et le FMI sont aussi structurés de façon à ce que leurs membres soient des Etats-nations. À une époque qui prend comme motif primaire la reconnaissance des problèmes politiques qui dépassent les frontières nationales, il est surprenant que l’Etat nation reste si largement incontesté en tant que lieu primaire de l’autorité politique. Si les institutions internationales semblent antidémocratiques, si les citoyens pensent qu’ils n’ont pas leur mot à dire sur leurs propres destinés ou de choix à faire concernant le monde dans lequel ils vivent, alors cette antinomie est certainement un bon point de départ pour la réflexion.
La seule entité politique existante qui défie de façon significative le système d’États-nations est l’Union européenne. Pour prendre un exemple récent, le G20 des économies les plus puissantes du monde,à la différence des autres institutions mentionnées, est composé de seulement 19 États-nations et l’Union européenne. Cela est, bien sûr, complètement injuste (au-delà de l’exclusion des autres 170 pays) puisque cela signifie que la France, l’Allemagne, l’Italie et le Royaume-Uni sont en fait représentés deux fois. Selon la logique des objectifs du G20 cependant, l’exclusion de l’Union européenne n’aurait pas eu de sens : c’est le marché le plus puissant du monde et elle a des pouvoirs qui sont, dans une large mesure, indépendants des États-nations dans la façon qu’elle a de réguler le marché. Ce seul fait signifie que l’Union européenne a un énorme potentiel irréalisé en tant que pouvoir transformateur dans la politique globale.
En tant que bloc commercial le plus puissant dans le monde, l’Union européenne pourrait être une force positive pour une justice sociale dans le fonctionnement véritable de l’économie mondiale. Si elle appliquait des normes de travail décentes, telles qu’elles ne permettraient pas la vente de bien produits dans des conditions d’exploitation, qu’ils soient produits à l’intérieur ou à l’extérieur de l’UE, alors elle serait une force immense pour l’amélioration positive des normes de travail à travers le monde. De même, l’Union européenne pourrait appliquer des normes environnementales pour qu’il soit impossible ou alors très cher d’acheter des biens dont la production engendre des dégâts environnementaux. À l’heure actuelle, le consommateur européen doit payer plus cher s' il choisit d’acheter un produit qui ne soit pas produit dans des conditions d’exploitation et payer plus cher s' il choisit un produit qui crée moins de dégâts sur l’environnement : c’est une indication accablante des valeurs actuelles sous jacentes du marché libre européen.
Si l’Union européenne devait introduire une taxe internationale sur les transactions financières, comme une taxe Tobin, pour toutes les transactions actuellement réalisées en Europe, si elle devait introduire une limite sur les salaires, si elle devait mettre un frein aux refuges fiscaux, tout cela forcerait un véritable changement dans l’économie financière globale car les autres pays seraient tout simplement forcés à réagir. Aucun État-nation agissant seul n’a autant d’influence et aucune de ces politiques seules ne pourrait être introduite efficacement à un niveau national. Faire campagne pour que ces mesures soient introduites à un niveau global est parfaitement justifié mais il n’y a pas d’acteur global qui puisse les mettre en application et les faire respecter; un tel acteur « global » serait la marionnette des États-nations les plus puissants.
Mais l’Union européenne n’a pas seulement les pouvoirs nécessaires pour décréter ces mesures au moins dans son propre marché, elle a aussi le potentiel de changer la logique des relations et des négociations internationales elles-mêmes. Les négociations internationales ont actuellement lieu selon une fiction d’après laquelle le destin et l’intérêt de chaque État-nation dépend de tous les autres.
Chaque négociateur national est supposé représenter un peuple exclusif, défini territorialement, duquel la destinée et les intérêts sont supposés être épuisés par les intérêts de l’État-nation. Ce n’est pas seulement un fait de plus en plus fictif – comme de plus en plus de personnes ont des liens personnels avec plusieurs pays différents, comme les multinationales opèrent par définition dans plusieurs États-nations, et comme le monde financier économique est de plus en plus entrelacé – mais c’est aussi une vision aveuglée, pessimiste et matérialiste d’une division et d’un conflit humain auxquels on ne peut pas échapper.
De plus, cela implique que les États-nations avec les forces militaires et économiques les plus puissantes contrôlent de façon inévitable les négociations. Si les exigences conservatives qui demande que l’Union européenne soit définie par ses frontières géographiques sont effectivement rejetées, cela définirait une nouvelle notion de la citoyenneté, moins ancrée dans la fiction de frontières nationales. Si l’Union européenne choisit d’agir, non plus seulement dans les intérêts de chacun de ses États-nations (et certains plus que d’autres) mais plutôt dans les intérêts de son peuple, et si elle réalise que parmi le peuple il y a non seulement des citoyens dont la vie est contenue dans leurs États-nations mais des personnes avec des connections dans le monde entier, que le peuple est dans un état de changement et de flux perpétuel, alors la configuration de l’Union européenne changerait la logique des relations mondiales. Cela agirait sur une modification paradigmatique des négociations nécessairement inégales entre les États-nations, chacun basé sur la fiction d’une citoyenneté exclusive jusqu’aux négociations intrinsèquement multilatérales dans lesquelles chaque négociateur représente non seulement les intérêts à court-terme de ceux qu’il représente à ce moment, mais est forcé de considérer les intérêts de ceux qu’il pourrait potentiellement représenter dans le futur, peu importe d’où ils viennent. Nous devons nous battre pour ce résultat et il y a certes des forces importantes qui s’y opposent, mais à aucun autre niveau de politique il n’y a un tel potentiel d’évolution. Cela n’aurait plus de sens d’essayer de compter les membres du Groupe des économies les plus puissantes (le G2, le G7, leG20, le G180…), ce serait forcer chaque négociateur à penser de plus en plus aux intérêts de l’humanité toute entière.
Ces arguments qui font que l’Europe devrait compter pour ceux qui s’intéressent à la politique globale pourraient être multipliés, incluant des préoccupations concernant l’environnement, les droits de l’homme, l’égalité des sexes et la paix. À droite, il y a un encadré, avec seulement quelques unes des politiques qui pourraient être adoptées à un niveau européen, impossible à un niveau international et qui contribuerait à un véritable changement de paradigme dans le statu quo mondial d’une logique de compromis national jusqu’à une logique d’aspiration transnationale. C’est dans ces sens qu’il n’est pas si exagéré de dire que pour un individu en Europe qui souhaite militer pour un déploiement différent de notre futur mondial commun, l’Europe est la dernière utopie restante.
Encore un mois avant les élections européennes de Juin, avec une confiance dans l’UE au plus bas, probablement son niveau le plus bas, attacher tellement d’importance à l’Europe en tant qu’acteur potentiel pour un changement historique semble être une illusion. Non seulement l’Union européenne semble être impotente en termes de politique mondiale mais lorsqu’elle agit, elle tend souvent à le faire en faveur d’un maintien du statu quo, et même pour promouvoir une politique que beaucoup appelleraient « néolibérale ».
Malgré la crise financière, par exemple, elle s’est montrée incapable de s’accorder sur un plan de secours pour ses membres les plus vulnérables, comme la Hongrie, la Lettonie, la Lituanie, qui ont tous eu recours à la place au FMI en tant que garant pour un emprunt d’Etat, en des termes qui n’encouragent ni un investissement pour la justice sociale ni pour l’aide sociale. Ces dernières années, plusieurs jugements des cours européennes ont été favorables aux multinationales plutôt qu’aux travailleurs . Malgré une discrimination flagrante envers les immigrés dans des pays comme l’Italie, l’Union européenne n’a pas été disposée à renforcer les standards des droits de l’homme qu’elle prétend représenter. Elle fut apparemment impuissante face à la récente crise de Gaza et aux autres crises militaires au Congo. On pourrait prolonger cette liste. Ce qui est important dans une telle situation, c’est de comprendre pourquoi une institution si puissante sur le papier et qui a un tel potentiel de transformation du paysage politique mondial semble être impuissante, et pourquoi l’existence même semble provoquer uniquement de l’apathie ou un antagonisme chez tant de personnes. Il y a une véritable nouvelle industrie de recherche quant à ces questions dans les universités, dans les laboratoires d’idées, dans les ONGs, la plupart fondées par les institutions européennes elles-mêmes, mais à nos yeux, la réponse semble simple : il n’y a pas de parti politique visible ni de coalitions de sociétés civiles de large envergure qui appellent à des politiques européennes alternatives et progressistes à un niveau transnational.
Ce n’est pas dire qu’il n’y a pas de différences entre les partis politiques européens majeurs qui existent et prennent part aux élections le mois prochain, ni dire que les partis politiques n’ont pas un grand pouvoir en Europe et sont par conséquent hors de propos. Le Parlement européen a en fait le pouvoir d’élire la Commission européenne et a le droit de véto sur les lois proposées par la Commission. Le parti socialiste européen encourage une politique plus progressiste au niveau social que le parti dominant, le parti populaire européen (PPE). Les partis de la Gauche européenne et des Verts européens promeuvent une politique plus radicale. Mais tous ces partis sont des fédérations ou des coalitions de partis nationaux. Ils n’ont pas la structure nécessaire pour éloigner l’autorité et l’attention politique des politiques nationales. Le résultat est le suivant : même s’il est estimé que 60 à 80% des lois affectant les citoyens européens prennent leur source dans les institutions européennes, elles sont seulement débattues lorsqu’elles intègrent une législation nationale, degré auquel elles apparaissent comme une contrainte de l’extérieur.
Il y a aussi diverses campagnes et organisations de sociétés civiles qui fonctionnent à un niveau européen, mais elles restent spécifiques à un problème, techniques, et ont souvent cette conception bureaucratique assommante que beaucoup considèrent comme contagieuse à Bruxelles. Elles manquent d’une capacité à imaginer suffisamment de possibilités d’une nouvelle société pour pouvoir même critiquer le statu quo suranné.
Les énergies politiques déployées ces derniers mois ont montré la nature anachronique de la logique globale du pouvoir politique mais aussi de la logique insuffisante de la « société civile globale » qui manque d’un quelconque projet pour transformer le statu quo global et reste largement basé sur des problèmes, même dans ses manifestations les plus populaires et les plus influentes. L’Europe importe alors, parce que c’est le niveau auquel toute politique véritablement innovante et tout projet culturel qui cherchent à changer les logiques mondiales dominantes de la politique actuelle devraient s’articuler s’ils sont lancés par ceux de notre partie du monde. Elle importe parce qu’elle est le seul engin politique capable de conduire ce projet au-delà de la logique exclusivisteet anachronique du système d’État-nation.
Et elle compte car si elle est ignorée de ceux qui s’intéressent à la politique globale, elle subsistera dans sa grisaille abrutissante et sera un poids mort sur nos rêves.
Politique européennes transnationales alternatives
Pour illustrer le potentiel de politiques transnationales à un niveau européen, voici plusieurs politiques que l’Union européenne pourrait adopter pour influencer le modèle de la politique globale. Elles ne sont pas un programme mais simplement l’illustration d’une politique européenne alternative.
- Moraliser la globalisation: l’Europe est le marché unique le plus puissant au monde. Si elle mettait en application un travail décent, les droits de l’homme et les normes environnementales pour tous les biens produits en Europe, et tous les biens importés en Europe, cela améliorerait à la fois la situation globale dans chacun de ces secteurs et forcerait les autres Etats à s’adapter.
- Fournir une alternative démocratique au FMI : Si l’Union européenne s’accordait sur un plan de sauvetage pour les Etats membres de l’Union européenne qui ont été victimes de la crise financière et rendait ce plan de sauvetage à la fois démocratique et plus social que ceux proposés par le FMI, cela n’aiderait pas seulement les gens en Europe, cela fournirait aussi un exemple positif de démocratisation du FMI et de la Banque Mondiale.
- Introduire une taxe Tobin: Une taxe financière efficace sur les spéculations de devises pourrait seulement être mise en application à un niveau international. Il y a déjà eu des propositions pour que l’Union européenne adopte une telle taxe mais elles ont été rejetées par la Banque Centrale européenne.
- Adopter et faire respecter une politique d’immigration qui place l’hospitalité et la dignité des hommes au centre de ses préoccupations : Les lois européennes qui concernent l’immigration et la détention sont devenues de plus en plus répressives, dans le même temps les abus sur les droits de l’homme et la discrimination sont tolérés aux frontières de l’Europe. En transformant cette situation et en travaillant avec les pays d’origines des immigrés, l’Europe montrerait que les institutions supranationales ne servent pas seulement à protéger les intérêts des citoyens nationaux mais qu’on peut concevoir la politique d’une autre façon.
Pour plus d'informations sur les cas Laval, Viking, Ruffert et Luxembourg, vous pouvez consulter le site de l'
European Trade Unions congress.