Le projet Edu-Factory: Politique transnationale et Institutions transnationales

(Photo:
Rete Studenti Massa/Flickr)
Par Gigi Roggero et l'Edu-Factory collectif, traduction de Stéphanie Klaczynski.
Les vieilles instituions croulent, des banques centrales aux partis politiques, des musées aux journaux, de la télévision aux écoles. Elles ne peuvent pas faire face au défilé continuel des crises, les unes succédant aux autres. Elles ne peuvent pas non plus s’adapter à l’empiètement des réseaux sur leurs frontières. La plupart essaient de se sortir de cette impasse. Sans aucun doute, certaines survivront mais la plupart s’éteindront. Inutile de dire que les universités croulent elles aussi. « Autrefois l’usine, maintenant l’université ».
Le projet « Edu factory » a démarré sur ce constat simple et apparemment non problématique, non pas pour l’affirmer mais pour l’interroger. L’université ne fonctionne pas du tout comme une usine et nous ne sommes pas nostalgiques des années de lutte du passé. Ce constat était plutôt l’indication d’un problème politique. Quels sont les enjeux de la comparaison entre l'usine et l'université? En d’autres mots : Comment le problème de l’organisation peut-il être repensé à la lumièrede la mort de formes traditionnelles d'organisation de l'usine, comme le syndicat et le parti politique ? Ce problème concerne un pronostic plutôt qu’un diagnostic, et son urgence est simplement approfondie par la crise économique mondiale actuelle. Dans le projet « Edu-factory », on parle de cette situation comme de celle d'une double-crise. D’un côté, il s'agit d' une accentuation de la crise spécifique à l’université, et d’un autre côté, il s'agit aussi de la crise des conditions post-fordistes de travail et de valeur, qui pour la plupart circulent par l’université. En résumé : Comment le projet « Edu-factory » peut- il devenir un outil théorique et politique pour la production d’un projet commun et des interventions au bon moment en temps de crise ?
S’il est vrai qu’on se situe à la frontière entre université et production sociale, il est également vrai que ces frontières sont le lieu de luttes et de réorganisations intensives. La question se révèle être désormais : Comment voyons-nous ces frontières comme espaces politiques ? Comment nos corps peuvent-ils occuper cet espace et penser ou sentir dans ces espaces ? Il n’est pas question ici de défendre le public contre le privé, car ils ne sont rien d’autre que deux facettes de la même pièce capitaliste. Non, il s’agit plutôt de construire un projet commun, qui ne soit ni public ni privé mais une expression de l’autonomie et néanmoins de la dépendance mutuelle de corps en contact dans une mixture sociale. Dès lors, le projet « Edu-factory » passe d’un mode extensif à un mode intensif d’organisation en réseau.
Cela implique un processus constant d’innovations et de mises à jour, à travers un jeu d’outils à la fois expérimental et conventionnel : les forums et le site internet, la publication et la traduction de notre premier livre, The Global University (publié en italien chez Manifestolibri,2008 ; en anglais chez Autonomedia, 2009 ; et en espagnol chez Traficantes de suenos,2010) ; l’organisation et la collaboration à des meetings et à des événements publics autour du monde, le journal du web dévoué à l’analyse du fonctionnement de l’université (concernant, par exemple, à la fois les professions qu'elle impose et celles auxquelles elle incite, aussi bien que les anomalies qui font exception à ce mouvement généralisé ) ; ainsi que des idées pour une nouvelle organisation de la production du savoir, entièrement du ressort de la coopération sociale et de sa maîtrise collective C’est ce que nous appelons la construction d’une intervention autonome ou l’invention d’une université commune. Travailler de cette manière pour construire un réseau de lutte, cela suppose de passer d'une logique d’échange à une traduction; dans les faits; de luttes basées sur une singularité et une hétérogénéité irréductibles. Ce réseau de luttes est incarné par les mouvements et par les conflits tout autour du monde, dans et contre l’université globale, et alimenté par la crise mondiale : des occupations de l’université de Californie aux grèves des étudiants diplômés en Amérique du Nord, de la nouvelle relation entre les mouvements et la gouvernance en Amérique latine aux conflits en Asie. Et en Europe, de la Vague Anormale en Italie ( la restriction des moyens alloués au système d’enseignement italien a soulevé, en Italie, d’octobre à décembre 2008 une vague de protestation étudiante, qui se prolonge aujourd'hui sous des formes multiples, ndlr) à la grève du gouvernement en Allemagne, de la révolte grecque aux occupations en Autriche et en Suisse, tous ces divers mouvements sont liés au processus de Bologne.
Toutes ces luttes ne sont pas nostalgiques de leurs frontières nationales. Au contraire, nous construisons un espace européen commun de l’éducation supérieure et de la mobilité du savoir- vivant. Un processus de Bologne autonome.
Parce que nous parlons la même langue. Nous sommes en train d’écrire un lexique commun de l’autonomie et des conflits dans la production du savoir. Et nous construisons une université autonome, c'est-à-dire une université sans frontières. Nous avons dit que le projet « Edu-factory » était un réseau organisé, mais qu’est ce que cela signifie ? Depuis maintenant plusieurs décennies, les réseaux sont devenus les formes de mouvements privilégiés. Comme tels, ils représentent la possibilité de la production d’un projet commun aussi bien que sa capture ou son enfermement. En bref, le réseau est une forme dominante et toutes les sortes de pouvoir sont déjà articulées par rapport à lui. Récemment, nous avons remarqué deux tendances opposées parmi les réseaux : l’une est orientée vers la communauté, par exemple un retour réactionnaire à l’identité d’une origine mythologique, alors que l’autre est orientée vers les pratiques constitutives, par exemple le chemin vers l’invention de nouvelles institutions. Pour passer à une transition décisive de la première forme vers la seconde, nous avons besoin de fonds et d’argent. Ce n’est pas simplement un problème technique, ni un test d’engagement, mais une question politique. Il y a une connexion entre les rendements décroissants des vieilles institutions et les difficultés pratiques d’en inventer des nouvelles, et c’est sur ce point, aussi difficile et compromis qu’il puisse être, que nous voyons une possibilité d’intervention. Dans leur désespoir de survivre à l’extinction en captant l’innovation d’une production de savoir-vivant, ces institutions croulantes canalisent les fonds que nous pouvons nous approprier. Nous ne voulons pas sauver l’université commune. Nous voulons nous en échapper et ensuite la tuer. L’innovation n’est pas une forme de valeur ajoutée mais l’expression de ce que le peuple peut créer, potentiellement, en agissant en commun..
Le projet « Edu-Factory » est ici.