
(Photo: Cristian Iotti, Simona Galassi. Campionessa del Mondo WBC pesi Mosca femminili, 47,55 x 31,7 cm.
www.cristianiotti.com)
Ces dernières années, nous voyons en Italie de plus en plus d’attaques systématiques sur les victoires remportées par les féministes. Les femmes sont reconditionnées pour qu'il leur soit rappelé que leur place « naturelle » est aux côtés d’un homme, silencieuses et conscientes de la supériorité masculine.
By Michela Marzano (Paris Descartes University)
traduction de Stéphanie klaczynski.
Quand, en octobre 2009, j’ai décidé de lancer, avec Nadia Urbinati et Barbara Spinelli, un appel dans le journal Italien Repubblica pour la restauration de la dignité des femmes, ce n’était pas seulement pour ajouter ma voix aux protestations contre le commentaire du premier ministre Silvio Berlusconi à Rosy Bindi (la présidente du parti démocrate opposé) : « Vous êtes plus belle qu’intelligente ». Nous souhaitions aussi, et par-dessus tout, réagir en opposition à la goutte qui avait finalement fait déborder le vase plein d’insultes pour les femmes. Notre but n’est certainement pas de « parler à la place des femmes italiennes », comme certains l’ont insinué, alors qu' ils refusaient de signer la pétition. Nous réagissons en tant que femmes, sans oublier le slogan de 1975 : « Ni défendues ou offensées, ni protégées ou manipulées ».Nous avons réagi pour nous défendre nous-mêmes, sans chercher la protection de qui que ce soit, sans vouloir utiliser quelqu’un d’autre… Nous avons réagi parce que nous étions « indignées ». Pendant bien trop longtemps, l’Italie est restée impotente et passive à regarder les femmes être humiliées. Les femmes, réduites à être vues comme des corps jeunes et séduisants, ont toujours eu de grands problèmes pour devenir quelque chose d’autre que leur seuls corps : « Les qualités considérées utiles pour les publicités sont transférées dans des aptitudes essentiellement politiques, ce qui mène à une confusion indécente à propos des genres : l’obéissance et l’attrait deviennent indispensables pour ceux qui aspirent à un poste à responsabilités » avons-nous écrit dans notre appel. « Ils deviennent comme une burqa jetée sur les corps des femmes pour les humilier à la télévision et les transformer en armes qui blessent à la fois les hommes et les femmes de la même façon ».
Alors que le temps passe, nous voyons en Italie de plus en plus d’attaques systématiques sur les victoires remportées par les féministes. Que ce soit dans les termes de la représentation dégradante des médias ou dans le langage sexiste utilisé en politique, le résultat est toujours le même : les femmes sont reconditionnées pour qu'il leur soit rappelé que leur place naturelle est près d’un homme, silencieuses et conscientes de la supériorité masculine. Au fond, les systèmes de politique et de télévision sont parfaitement entremêlés pour refléter une idée très spécifique du rôle des genres. Le discours est réservé aux hommes. Les femmes devraient se contenter d’être belles et silencieuses. Bien sur, je ne dis pas que l’image des femmes crée par les médias dans les autres pays d’Europe est toujours respectueuse et digne. Partout dans le monde, les publicités font usage du corps des femmes pour vendre toutes sortes de produits. Presque partout, les mondes de la télévision et de la mode prennent avantage d’images excentriques et provocatrices du corps des femmes. Et nous n’avons même pas besoin de mentionner la pornographie, un sujet sur lequel j’ai déjà beaucoup écrit…
Ce que je veux dire c’est que, dans d’autres pays occidentaux, en contraste avec la situation en Italie, les femmes ne sont pas seulement ça ; elles ne sont pas seulement de belles cloches silencieuses qui permettent aux hommes de montrer leur supériorité. Les bimbos enregistrées sur les listes électorales pour projeter une fausse image de fraîcheur, les filles ridiculisées à la télévision aussitôt qu’elles ouvrent la bouche, plus rarement, les modèles glamours qui sont payées pour apparaître comme une décoration dans les diners d’affaires : toutes représentent un « aspect déplaisant et humiliant » de notre pays. Elles sont symptomatiques de la façon dont les femmes sont vues en Italie aujourd’hui. De temps en temps quelqu’un, qui réalise cela, a honte et feint de protester. Cependant, au lieu de se consacrer eux-mêmes à cela et de travailler pour faire changer les choses, la plupart du temps, ils se tournent ailleurs, dégoutés ou indifférents, sans remarquer que les ambitions et les aspirations des femmes italiennes disparaissent progressivement. Il y a quelques exceptions à cette règle : de jeunes femmes brillantes qui réussissent à pointer dans les champs de la science ou du sport ou dans le monde des affaires et du management. Mais même au 20e siècle, bien avant la révolution des années 60 et 70, il y avait déjà quelques femmes capables d’échapper à l’anonymat de cette façon. Malheureusement, comme nous le savons tous, unehirondelle ne fait pas le printemps. Et quand nous regardons et analysons ce qui se passe dans les autres pays européens, l’Italie ne peut qu’être réduite à une pauvre figure : c’est l’épitomé même d’un retour au chauvinisme atavique des nations méditerranéennes.
C’est à la fois étonnant et décourageant de constater que les seules femmes estimées en Italie à l’heure actuelle sont les jeunes femmes obsédées par l’image de leur propre corps et qui sont au service de la séduction masculine. Non pas que les femmes ne doivent pas prendre soin de leur corps. C’est à travers nos corps que nous exprimons notre individualité. Mais lorsque le corps n’est plus qu’un objet de séduction, les femmes perdent l’opportunité de s’exprimer en dehors des yeux des hommes. A fortiori donc, même si l’utilisation du corps des femmes dans la publicité est purement commercial, dans les programmes télévisés qui réduisent les femmes à des ornements et qui servent à alimenter ce genre de stéréotypes, à l’usage d’une audience masculine. Dans un tel contexte, le langage politique – qui n’est pas seulement utilisé par Silvio Berlusconi mais par la majorité écrasante des hommes politiques – sert seulement à renforcer la domination masculine. Il est rare de trouver un politicien qui, lors d’une apparition télé ou d’un rassemblement, n’utilise pas de métaphores sexuelles. Certaines remarques, que nous avions espérés appartenir à une autre ère, déclenche une large hilarité. Parfois, les femmes elles-mêmes rient et prennent part, plus ou moins consciemment, à la perpétuation des formes ataviques de chauvinisme. Peut-on vraiment sourire quand Umberto Bossi, un ministre, se tourne vers Berlusconi pendant un meeting et s’exclame effrontément : « Silvio, n’ai-je pas dit que nous durcissions et c’est la raison pour laquelle il y a tant de femmes ici aujourd’hui ? » ? Peut-on vraiment glousser lorsqu’on sait qu’au milieu d’une campagne d’élection, après avoir rencontré une femme qui lui a dit ce qu’elle pensait de lui, Berlusconi répondit : « Que diriez-vous de passer une nuit de folie avec moi ? ». Et lorsque notre premier a conseillé à une jeune travailleuse intérimaire de se trouver un riche époux ? À l’été 2009, la déclaration de la femme de Berlusconi, Veronica Lario (qui a déclaré que Berlusconi frayait avec de jeunes femmes) a ouvert la boîte de Pandore, montrant que les remarques de son mari n’était que la face visible de l’Iceberg d’un système fondamentalement patriarche qui exploite les femmes et, en privilégiant leurs succès et leurs buts personnels, les réduit à de simples pions à placer sur le jeu d’échec du pouvoir au caprice des hommes.
Quelques semaines avant les élections européennes, Sofia Ventura a saisi l’opportunité de dénoncer le phénomène de « bimboisme ». « Les femmes ne sont pas des jouets qu’on utilise comme des leurres, ni des créatures fragile qui doivent être protégées et soignées par des suzerains, les femmes sont, de façon assez simple, des gens. » Mais ce sont les révélations de Veronica Lario et, plus tard, le scandale des Escort girls au Palazzo Grazioli et à la Villa Certosa (respectivement résidence de Berlusconi à Rome et maison de vacances) qui ont forcé l’Italie à faire face à la réalité de la situation des femmes dans ce pays. Les tristes rituels des diners, bals, blagues et « modèles glamour » en robes noires et maquillage léger, dont les visages sont tellement similaires qu’ils commencent tous à se confondre les uns avec les autres, sont devenus les symboles d’un monde dans lequel les femmes ne sont rien d’autre que des copies identiques les unes les autres. Ces exemples ne sont pas, comme certains l’ont insinué, des anecdotes isolées d’événements ou de ragots inutiles. C’est plutôt le contraire : ce sont les conséquences claires d’un système politico-culturel qui assigne aux femmes un rôle totalement subordonné. C’est pourquoi il nous faut souligner les aspects politiques du scandale. Il y a des moments où, comme le dit le fameux célèbre slogan des années 70 : « Ce qui est privé doit être rendu public » ! Chaque démocratie libérale est fondée sur le séparation nécessaire entre les sphères publiques et les sphères privées pour permettre aux gens de préserver leurs libertés individuelles. Cependant, une fois que la vie privée de quelqu’un est placée sur la scène publique pour être utilisée pendant des années comme un argument clef en faveur de leur crédibilité et de leur succès politique, alors il est sans espoir pour cette personne de mettre un frein à la situation et de se défendre en clamant que leur vie privée ne devrait être d’aucun intérêt pour le peuple italien. Ils ne peuvent pas utiliser leur propre virilité pour se vendre pendant les campagnes électorales et ensuite vouloir cacher leur vie sexuelle dès qu’ils réalisent qu’elle ne correspond pas exactement à ce qu’attendent les gens. Spécialement quand la façon dont ils parlent aux femmes est mise en parallèle avec la façon dont ils les traitent…
Mais alors on doit se demander pourquoi tant de femmes sont toujours muettes ? L’affaire « Rosy Bindi » nous fournit au moins une explication partielle. Face à une femme qui a présenté ses propres idées avec courage pendant des années et n’a pas été intimidée par les attaques méprisantes des hommes politiques, la réaction a été très virulente : « Vous êtes plus belle qu’intelligente », lui a dit Silvio Berlusconi pendant l’enregistrement en direct d’un talk-show italien Porta a Porta. Ses mots ont cependant eu l’effet escompté, au moins car Rosy Bindi fit une pause de quelques secondes avant de réagir, le visage figé par une phrase qui n’a pas fait que parler mais qui a également agi. Parce que, comme Carlo Levi l’a écrit dans Cristo si è fermato ad Eboli, « les mots sont des pierres ». Parce que les mots « font », ils ont un pouvoir performatif, notamment quand leur but est d’insulter. Rosy Bindi est, malheureusement, habituée à ce type de traitement. Elle a passé plusieurs années à faire ses classes à l’école de l’humiliation. Et c’est peut être la raison pour laquelle, après plusieurs minutes d’un silence étonné, elle a contrattaqué : « Je ne suis pas une des femmes à votre disposition, Monsieur le Premier Ministre ». Combien de personnes (à la fois hommes et femmes) auraient été capables de réagir comme elle ? Combien auraient-eu force de contrattaquer sans s’effondrer en larmes, car de tels mots sont comme une gifle ? Le sujet des insultes, soit disant « discours haineux » est complexe.
Ce phénomène a été analysé par certaines féministes américaines qui, en déconstruisant les mécanismes de la domination masculine, ont mis le doigt sur le cycle vicieux du discours haineux qui assigne aux femmes un rôle clairement déterminé dont elles ne peuvent jamais se débarrasser. Toutes ces femmes qui osent ouvrir la bouche pour demander l’égalité et leurs droits civils ne sont pas prises au sérieux : leurs demandes sont immédiatement discréditées et, plutôt que l’utilisation d’arguments raisonnés, c’est l’arme subtile des insultes qui les fait taire. Une femme qui demande le respect porte une étiquette d’ « hystérique », de « femme frustrée ».La même technique est utilisée par ceux qui sont au pouvoir lorsqu’incertains de leur position, ils essaient d’étouffer les requêtes des minorités (les immigrés, les homosexuels, etc.). Lorsqu’on crie sur les femmes et qu’on les traite de « putes », ou qu’on traite les homosexuels de « travestis » ou encore les personnes de couleur de « sales noirs », cela se produit car la personne en question ne peut pas répondre. Ce qui compte n’est pas l’argument utilisé – lorsqu’on en arrive aux insultes il n’ya ni argument, ni réflexion, ni rationalisation. Le but est toujours le même : blesser les autres de façon à ce qu’ils se taisent. Et, en général, c’est exactement le résultat qu’on obtient : le silence. Parce que les femmes, les homosexuels et les étrangers, face à une telle violence, sont bouleversés. Donc, ils se taisent. Ils se cachent. Ils apprennent à interner les images négatives d’eux-mêmes qu’on leur renvoie. Au moins jusqu’au point où ils ne peuvent plus prendre de distance critique et séparer la violence des insultes de leur contenu objectif, forçant ainsi leur adversaire à une discussion rationnelle. Ce qui n’est pas chose facile, notamment car la télévision et la radio sont inondées d’invectives. Je ne veux pas, en disant cela, justifier le mutisme des femmes. Rester silencieuses, ou pire encore, rire aux blagues d’un premier ministre qui essaie de calmer un membre de l’opposition en la qualifiant de « plus belle qu’intelligente » signifie devenir complice d’un système bien développé qui sait comment se moquer en permanence des femmes.
Ce que je veux dire c’est qu’il est extrêmement difficile de tendre l’autre joue à ces insultes et de s'exprimer en public, en dépit de tout, en défense de notre dignité. Je n’oublierai jamais à quel point, quelques jours après avoir lancé notre appel pour la restauration de la dignité de la femme, ma boîte mail était pleine de commentaires insultants. « Marzano – pour en choisir un des moins vulgaires – faîtes moi une faveur : arrêtez d’écrire. Personne en Italie ne partage vos opinions. » De la même façon, je me souviens avoir fait une interview pathétique avec une station de radio italienne dont je préfère ne pas mentionner le nom, pendant laquelle je n’ai jamais été autorisée à répondre à l’intervieweur : il m’interrompait avant que j’ai la chance de finir une phrase avec un sujet, un verbe et un complément ! Cependant cela ne doit pas nous faire baisser les têtes et capituler. Lorsqu’un homme nous offense, nous avons le devoir inéluctable de lui répondre. Notre dignité est en jeu !