
(Photo:
el Rafa/Flickr)
Par Paolo Do et Gigi Roggero, traduction de Stéphanie Klazinsky.
Les luttes universitaires en Italie.
À l’été 2008, en temps de crise économique, le gouvernement de Berlusconi a approuvé une motion financière qui introduisait de nombreuses réductions budgétaires touchant le système d’enseignement public italien. Les trois niveaux de l’éducation publique, primaire, secondaire et supérieur, ont été frappés par des restrictions budgétaires qui semblent aboutir à un démantèlement total du système. En suivant un chemin amorcé en Italie par la gauche, et poursuivi de façon moins scrupuleuse par la droite, le système d’enseignement public a vécu les dix dernières années en crise profonde, une sorte de crise permanente dans laquelle la réorganisation apparaît, année après année, comme le signe d'un démantèlement un peu plus avancé.
C’est contre ce processus que les établissements scolaires, primaires et secondaires, ainsi que les travailleurs universitaires, ont commencé à protester en septembre 2008. Étudiants, chercheurs, professeurs en situation précaire, doctorants et élèves ainsi que parents ont occupé les écoles pendant plusieurs semaines, arrêtant les leçons, bloquant les universités, protestant contre la réduction des postes d’enseignants à temps plein, et soulevant la questiondu temps de travail, du labeur affectif, ainsi que du travail reproductif. Des milliers d’étudiants ont manifesté dans les rues et sur les places sous le slogan « On ne paiera pas pour votre crise ».
Occuper l’université et bloquer la ville : ce sont les mots de l’un des plus grands mouvements italiens de ces dernières années, qui s’inspire des manifestations en France qui, à travers Manif Sauvage, ont bloqué et paralysé les villes françaises pendant au moins un mois, de façon continue, pour obtenir une suspension de la loi CPE. Pendant des semaines entières, les cours d’universités se sont déroulés dans des parcs, dans la rue, dans les gares. Des milliers d’étudiants ont manifesté sans permission et se sont confrontés aux forces de l’ordre, faisant de la métropole un espace imprévisible et bloquant la production métropolitaine, où la métropole n’est pas seulement comprise comme un espace mais aussi comme l'articulation d’une nouvelle forme d’exploitation et de commandement, autant que comme une nouvelle condition et une nouvelle possibilité de conflit social.
Le mouvement ne s'est pas seulement limité à l' Italie, il y a eu également beaucoup de manifestations dans les consulats italiens à travers l’Europe. À Berlin, Madrid, Barcelone, Paris, Londres et Copenhague, les étudiants Erasmus ainsi que les chercheurs en situation précaire qui travaillent en Europe ont essayé de s’établir comme une brigade activiste dans les luttes et les manifestations, faisant ainsi de l’Europe le véritable champ de bataille.
Les demandes d' une nouvelle forme de protection sociale en vue de maintenir les revenus directs et indirects ont portées ces protestations au-delà des limites classiques du mouvement des étudiants. Defait, à l’intérieur de la métropole productive, la nouvelle image de l’étudiant va au-delà de ses frontières traditionnelles. Par ailleurd, les étudiants et les chercheurs ont également occupé des théâtres dans toute l’Italie, réclamant un accès gratuit au savoir ainsi qu’une culture gratuite. Cette multiplicité de pratiques révèle la vraie diversité et la multiplicité de mouvement connu sous le nom de « Onda Anomala » (La Vague Anormale, nom donné par les commentateurs italiens au mouvement de protestation italienne prenant sa source dans la vague de protestation étudiante, et se prolongeant aujourd'hui sous des formes multiples, ndlr). Une énorme vague anormale s’est dressée dans un contexte politique dans lequel la droite n’a jamais été aussi forte et où la gauche n’existe plus. La vague a été capable d’inventer une nouvelle forme de conflit social : le conflit social de masse.
Le mouvement dans la double - crise.
Nous faisons face à une double crise : l’une est la crise économique globale et l’autre est la crise universitaire de l’ère moderne. La première est visible de manière immédiate, alors que la seconde advient au coeur d'un long processus de transformation, à la fois du système productif et du système d’enseignement supérieur. Se concentrant sur ce processus, Bill Readings a écrit un livre dans les années 1990 intitulé, de façon marquante, The University in Ruins (L’université en ruines). Le mouvement de protestation italien essaie de trouver des possibilités au cœur de cette double crise pour transformer le système universitaire et la production du savoir, afin de faire naître des ruines une université autonome. On peut releverau moins quatre aspects politiques de la crise, qui sont particulièrement utiles au mouvement contre les changements du système universitaire. Ces changements font en fait partie d’une tendance mondiale, et ils prennent forme dans des contextes variés, revêtant différentes formes de traduction.
Voyons tout d'abord le processus de « corporatisation ». En Italie, la tendance à la « corporatisation »est combinée de façon paradoxale avec un espèce de « pouvoir féodal » au sein du système universitaire d'Etat. Cependant, il n’y a aucune contradiction entre ces deux éléments : le pouvoir féodal est interprétation italienne particulièrede la tendance à une « corporatisation »Cela dit, il nous faut être clair lorsqu’on parle de corporatisation : cela n'est pas simplement lié à t la dominaation des fonds privés dans l’université publique, ou à son statut juridique. Cela signifie que l’université elle-même doit devenir une corporation pour être compétitive sur le marché de l’éducation et du savoir, un marché basé sur des coûts et des bénéfices calculés, sur une logique de profit, sur les apports et le rendement et ainsi de suite. En d'autres mots, cela dépasse la dialectique de l'université moderne en proie à l' opposition entre public et privé. L’opposition à la « corporatisation » pose le problème de la manière d’échapper à l’alternative entre le public et le privé,et invite à chercher des solutions qui dépassent le simple clivage Etat contre corporatisme. Le second aspect qui survient dans cette crise concerne la centralité de la production du savoir, à la fois dans l’accumulation capitaliste contemporaine et dans les luttes. Le mantra classique de la gauche : « le savoir n’est pas un produit », n’est pas vrai. Au contraire, c’est un produit central dans le système de production actuel. En pratique, il y a une économie du savoir politique imposée via des mesures artificielles – par exemple le système de crédit, la propriété intellectuelle, l’évaluation des performances, l’économie de référence et ainsi de suite. En d’autres mots, la production du savoir excède la mesure classique de la production de biens tangibles. De ce point de vue, il n’y a aucune correspondance entre le fameux système de méritocratie et la qualification du savoir, car le but est d’abord de créer un processus de hiérarchisation dans les marchés de l’éducation et du travail. Ce n’est pas lié à un processus de disqualification du savoir, c'est-à-dire, à un processus d’affaiblissement de la valeur de la force du travail. Le déclassement est un sujet central des luttes étudiantes partout dans le monde ces dernières années . I l nous faut être attentifs : le problème n’est pas d’être contre l’évaluation en termes abstraits mais de déconnecter la mesure et l’évaluation, la méritocratie et la qualité du savoir.
Dans ce contexte de centralité de la production du savoir, nous en sommes arrivés au troisième aspect : l’essor d’une nouvelle image de l’étudiant. Il n’est plus seulement de la main d’œuvre en formation mais directement un travailleur, un producteur de savoir. Il y a un chevauchement continu entre le marché de l’éducation et le marché du travail. « L’apprentissage longue-durée » est le nom courant de ce processus. Il n’ya plus d’extérieur. Le slogan du mouvement italien « On ne paiera pas pour votre crise » ainsi que les pratiques mondiales de conflits et de résistance ces dernières années mettent au centre la question de la relation entre travail et production. Dans ce contexte, on pourrait parler du passage de mécanismes sélectifs à l’exclusion à une inclusion différentielle. En d’autres termes, la valeur de l’étudiant-travailleur ne dépend pas tellement de si une personne a fréquenté une institution d’enseignement supérieur, mais dépend en premier lieu de quelle institution il ou elle a fréquenté. Dés lors,c la valeur de la licence est liée à la position (c'est-à-dire, la valeur artificielle) de l’université dans la hiérarchie du marché de l’enseignement, qui correspond au prestige de l’institution, sa renommée et la possibilité d’accumuler des relations avantageuses; elle est donc mesurée comme capital social et humain, et pas nécessairement comme qualité du savoir. Pas plus que ne le fait l’augmentation des frais qui indique un retour au mécanisme classique d’exclusion, à travers le système de dette, qui est un autre filtre sélectif pour réguler la valeur de la force de travail. C’est un salaire qui diminue, souvent avant même que ce salaire ait été gagné. Comme l’enseignement et le savoir sont des besoins incompressibles, le financement de l’assistance sociale est une manière de réaliser ces besoins de façon individuelle. Mais c’est également le prototype de la fragilité permanente du système : en fait, le non-acquittement des dettes est une des causes de la crise économique mondiale. Et en Italie, le gouvernement et ses laboratoires de recherche essaient d’importer un modèle dont la crise serait le contexte original.
Une vague anormale obsède l’Europe.
Finalement, le dernier aspect souligne la question politique centrale : si nous sommes au-delà de la dialectique public / privé, ainsi que de la dialectique inclusion/exclusion, l’alternative d’une double crise n’est pas le retour au système public ou l’inclusion dans un système néolibéral. Les luttes indiquent immédiatement ce qui est en jeu : l’autonomie du savoir vivant et la construction d’instituions communes, c'est-à-dire, l’organisation autonome de la coopération sociale. Il nous faut ici être clair quant à ce que nous entendons par « commun » ou « le commun ». La valeur capitaliste actuelle de production n’est pas tellement basée sur l’organisation de la coopération sociale mais sur l'appropriation de ce qui était commun, public.Mais se définit aussi comme commun ce qui est en jeu dans un processus de coopération et de lutte. Nous proposons de parler du commun dans cette perspective, comme défini par la relation entre singularité et multiplicité, dans et contre des relations de production capitaliste. Dans ce cadre théorique, puisque la double crise implique la nécessité du système capitaliste, basé sur la capture commune pour bloquer de façon continue le pouvoir de savoir-vivant et de la coopération sociale pour le contrôler, les institutions communes constituent le bris de cette capture capitaliste et une ligne de sortie basée sur l’organisation autonome des forces productives. Les institutions communes indiquent aussi une nouvelle temporalité. De nombreux travailleurs précaires parlent de l’absence de futur. Mais traditionnellement, le futur est une dimension normative du présent, dans le but de contrôler, de reporter les problèmes radicaux des mouvements sociaux et de consolider le rôle de la représentation des unions et des partis traditionnels. Les institutions communes sont l’inverse de cette absence de futur dans l’ampleur et la richesse du présent. Comme elles sont basées sur l’organisation collective de la production du savoir, les institutions communes sont, de façon continue, ouverte à leur contestation.
C’est le sens de l’auto réforme au cœur du mouvement universitaire en Italie. Ce n’est pas une proposition à adresser au gouvernement ou à quelques partis, et ça ne fait pas allusion à une pratique réformiste qui voudrait adoucir les problèmes radicaux. Au contraire, c’est la forme organisée de problèmes radicaux pour construire une autonomie non pas dans un futur lointain mais immédiatement. C’est la consolidation de la relation de pouvoir pour augmenter le niveau du conflit et la transformation.
Ces dernières années nous avons été témoins de nombreux conflits tout autour du monde, de l’Espagne au Danemark et de la France à la Grèce ou l’Italie. Ensemble, ils forment un processus de résistance au cœur du processus de Bologne, c'est-à-dire, le projet de construire un espace européen commun d’enseignement supérieur par l’harmonisation des lignes de réformes dans les pays de l’UE. Ils parlent le même langage. Ils écrivent un lexique commun de l’autonomie et des conflits dans la production du savoir. Maintenant il nous faut faire un pas de plus : nous devons repenser l’espace européen pour construire un contre-processus de Bologne. C'est-à-dire, l’organisation transnationale de l’université autonome. Une université sans frontières.