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EA home page » Commentaire » Qu’est ce que cela implique de demander: qu'est-ce que la démocratie ?
Qu’est ce que cela implique de demander: qu'est-ce que la démocratie ?
De la chute du mur de Berlin à la seconde guerre d’Irak, on peut dire que le mot « liberté » a signifié vol, néo colonisation, invasion militaire, torture et déracinement. Mais la démocratie devrait être reprise et reconstruite pour servir une politique alternative. (Image de "What is Democracy?" par Oliver Ressler)  Par Ovidiu Ţichindeleanu Demander « Qu’est ce que la démocratie ? » signifie garder la question en vie, pour garder l’humanité en vie. Cependant, la plupart des réponses – et il y en a peu- commencent par la fin. Comme le remarque Kuan-Hsing Chen dans le tout début du film d’Oliver Ressler, What is democracy ?(2009), le concept actuel et les pratiques de démocratie sont en fait inséparables d’une histoire d’expansion et d’impérialisme. Au lieu de la laisser opérer au niveau de la société, l’Etat semble avoir capturé et mortifié le cadre de la notion de démocratie et de ses pratiques. Dans la bataille des projets desquels dépend le destin du monde, la démocratie est devenue un mécanisme qui réduit la vision du meilleur de tous les mondes possibles à la meilleure sphère politique possible ou à la meilleure société civile possible. Cependant ceci équivaut à un « epistémicide » des luttes concrètes et des réalisations d'éléments résistants aux formes modernes d’organisation de pouvoir, que celui-ci soit capitaliste ou étatique. Il n'est pas inutile de rappeler que la démocratie n’est pas un ensemble universel de valeurs et de pratiques miraculeusement découvert en Grèce ancienne et ramené à la vie dans une forme moderne et améliorée par la civilisation occidentale, mais un concept relativement récent qui est inséparable de l’histoire de violence et de colonisation du monde moderne, même si elle est souvent désignée comme une opposition dialectique à la destruction systématique, à l’injustice et aux clôtures. Pour mentionner un seul exemple, la rébellion de Tupac Amaru (1780-82) et la révolution haïtienne (années 1780-1804) n’ont pas fait partie du répertoire d’enseignement des faits d’émancipation et de démocratie dans une mesure comparable à la révolution « américaine » ou la révolution française. On doit faire remarquer que le droite conservatrice a également fourni ces vingt dernières années une réponse et une vision alternative à la démocratie représentative : la société civile de l’Europe de l’Est et les révolutions oranges, aussi bien que la doctrine ouvertement raciste de « quelquesheureux élus » que l'on oppose aux personnes naturellement corrompues et à la sphère politique officielle. L’histoire du vrai socialisme a aussi été filtrée par l’Eurocentrisme : ce n’est pas par hasard que la fameuse phrase de Lénine : « La doctrine marxiste est omnipotente parce qu’elle est vraie » se retrouve dans l’un de ses textes les plus euro centriques, « Les trois sources et les trois parties constitutives du Marxisme » de 1913, lors du 30e anniversaire de la mort de Marx. Souvent cité sans contexte, à la fois textuel et politique, Lénine attache ici l’héritage politique de Marx au « monde civilisé », au « meilleur que l’homme ait produit au 19e siècle, comme représenté par la philosophie allemande, l’économie politique anglaise et le socialisme français ». Lénine posa ainsi les fondations symboliques de la théorie de transition (du féodalisme au capitalisme puis au socialisme) qui situait le vrai socialisme dans le paradigme du monde moderne/colonial/capitaliste. Par conséquent, comme Walter Mignolo l’a aussi souligné, pour garder vivante la question de ce qu’est la démocratie, on doit chercher non pas des modernités alternatives mais des alternatives à la modernité. La transition postcommuniste et la démocratie. Le sens encyclopédique d’un mot ne devrait pas être confondu avec son histoire pratique et conceptuelle. Pour répondre à la question relative à la démocratie – c’est la première étape pour reconquérir une pensée politique autonome-, cela signifie en fait quelque chose de très simple : penser de la position depuis laquelle nous sommes. Ma propre perspective du monde est déterminée par l’expérience d’un immigré ou d’un « exilé mondial » qui a vécu la transition de l’ « ancien bloc socialiste » vers un « monde libre ». De mon point de vue, la démocratie a en effet été l’un des symboles fondamentaux de la transition postcommuniste, par laquelle j’entends le concept fondamental du changement historique 1989-2009: à savoir, la reformation des clôtures dans une réorganisation radicale des structures de pouvoir, et la réintégration de l’ancien bloc socialiste dans les structures militaires et politiques occidentales et dans le système mondial du capitalisme. Dans la (re)formation des sphères publiques postcommunistes, à la fois de l’Est et de l’Ouest, la démocratie a plusété un symbole qu’un concept : le symbole du bon côté de la modernité occidentale, conçu comme le seul côté. L’idée de démocratie fût matérialisée dans le postcommunisme par des mécanismes d’interpellation qui demandaient une compréhension immédiate plutôt qu’une invitation à un raisonnement collectif ou un processus d’expertise sociale. L a démocratie est l’un des symboles proéminents du cadre idéologique de la transition, s'ajoutant à la définition métonymique et mono culturelle du sens de l’histoire postcommuniste : du passé jusqu’au futur, de la tyrannie à la liberté, de la folie à la normalité, d’un retard mental à la civilisation, du totalitarisme à la démocratie, du communisme au capitalisme, de derrière le rideau de fer jusqu’au monde libre, de l’Est à l’Ouest. Le symbole de la démocratie occupe un rôle tout particulier dans cette structure : il fournit les principales représentations de la fin théologique de la transition, laquellea été identifiée, dans les rouages des sphères publiques postcommunistes, à l’anticommunisme,à la civilisation occidentale et, le dernier mais non le moindre, au capitalisme. A la lumière de ce projet, pour certaines parties de l’ancien bloc socialiste, la démocratie a même signifié une thérapie de choc - dans une éblouissante illustration de la tendance coloniale du pouvoir, opérant dans ce concept moderne de démocratie. La transition postcommuniste fut un processus dans lequel la participation des personnes dans la vie politique fut autorisée de façon temporaire et contrôlée, comme pendant les élections et les referendums liés à celles-ci. Et quand le peuple en a finalement fait usage – comme dans les rebellions des mineurs des années 90, ou les grèves et protestations survenues plus tard, les masses furent tenues responsables par les élites pour tout les points faibles et toute la violence, à la façon typique de la colonisation interne. Brièvement présentée, l’histoire réelle de la démocratie dans l’Europe post-communiste de ces vingt dernières années montre que la démocratie a été la politique d’une élite, achevée avec la dé-légitimation de l’idée de souveraineté populaire, qui a temporairement été réactualisée dans les révolutions de 1989. En ce sens, la transition en douceur des dissidents anticommunistes est à la fois symptomatique et importante en tant que telle, puisqu’après 1989 presque plus aucun des dissidents anticommunistes ne peut être associé à une politique d’autonomie et d’indépendance. Au contraire, ils sont plutôt associés à la cohabitation et la participation directe dans les structures étatiques et capitalistes, et à la colonisation locale des idéologies dominantes, comme le néo conservatisme et le néolibéralisme. Souvent opposés aux élites économiques et politiques, les intellectuels de l’élite anticommuniste n’ont cependant jamais été les promoteurs locaux d’excuses explicites de la violence et de doctrines d’une élite eurocentrique. La classe ouvrière, qui a été la principale force conductrice des mouvements sociaux de 1989, s’est transformée en catégorie politique, en dépit de la prolétarisation des corps de métiers et niveaux d’éducations des travailleurs immigrés de l’Europe de l’Est. Il a été dit que l’Ouest a aussi redécouvert le sens historique de la « démocratie » à travers l’expérience des Est-européens après 1989. Cela signifie en fait que le symbole de la « modernité occidentale » a acquis une valeur positive, basée sur la notion de liberté et a renouvelé sa répression du côté sombre de la modernité. Dans l’ère postcommuniste, depuis la chute du mur de Berlin jusqu’à la seconde guerre d’Irak, on pourrait dire que le mot « liberté » a signifié vol, néo colonisation, invasion militaire, torture et déracinement. Pour tout l’optimisme des discours prononcés aux niveaux politiques les plus institutionnalisés, à la fois dans l’Europe de l’Est et dans l’Europe de l’Ouest, les forces de police et les forces militaires atteignent un record absolu, les appareils de répression des manifestations populaires sont sous contrôle et même l'identification, le harcèlement des personnes identifiées comme de dangereux activistes, est devenue une routine (y compris les perquisitions et d’autres techniques dissuasives). La vérité est que des camps illégaux de détention des immigrés ont été installés à travers toute l’Europe durant cette période de redécouverte de la démocratie, de la transition post communiste. La leçon globale du postcommunisme est que la démocratie a signifié dans le monde occidental, à la suite d’une nouvelle expérience coloniale, la politique d’une élite et la réactualisation de la tendance coloniale du pouvoir. Le « parler vrai » et le besoin de politique négative. Quand on en vient à élargir le sens de la démocratie, la gauche internationale se trouve réstreinte dans sa prise de parole, non seulement par l’interpellation à trouver des alternatives à la modernité, mais aussi par un certain désir de parler honnêtement, d’être dans la pleine positivité d’un épistème alternatif – et cela constitue la partie la plus difficile du film d’Oliver Ressler, qui à elle seule mérite la considération d’un film . Le titre donné par Oliver Ressler fournit cependant déjà le meilleur indice pour transgresser cette richesse problématique : on doit se poser la question et réfléchir sur ce que signifie le fait de se poser la question. Le côté négatif de l’histoire est le côté instructif : la démocratie apparaît comme un moyen d’encadrer les possibilités d’expérience, une notion utilisée pour justifier les clôtures et les réserves et pour neutraliser les luttes concrètes. On peut s’étendre un peu plus, en argumentant que la tendance coloniale du pouvoir opère à travers la notion de démocratie, en renforçant une certaine différence entre le moderne et le non moderne, une division entre la civilisation et la non civilisation, la nature et la culture, qui réduit de façon arbitraire les possibilités d’expérience politique et de vie communale. Le film d’Oliver Ressler fait bien de déconstruire la notion pour que la révolution réussisse, cela doit se produire dans les centres occidentaux de capitalisme et de pouvoir. Pour une bonne partie de la gauche internationale, le champ épistémique positif émerge en effet en apprenant des expériences révolutionnaires de l’Amérique Latine, de Chiapas à la Bolivie et, comme l’a répété Anibal Quijano, le futur de la planète peut bien être lié aux possibilités d’une politique indigène. Cependant, la maxime de Lénine hante toujours l’Europe. Peut être qu’une interprétation de la conception de la résistance de Deleuze comme quelque chose d’ontologiquement positif peut aussi être tenue responsable ici pour le fait indéniable d’oublier que la résistance inclue toujours une position négative du côté de la pratique. En concevant les résistances ou les alternatives à une modernité uniquement dans leur positivité, on pourrait aussi aider à la destruction systématique et à l’appauvrissement du répertoire de tactiques qui lie et a lié les politiques négatives à la démocratie et à la justice sociale : les révolutions, les rebellions, les grèves, les refus d’interpellation, l’obscurité et le double-sens…C'est pourquoi l'une des leçons du maintien en vie de la question de la démocratie est que la richesse des politiques négatives fait aussi partie de la réponse.
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