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Samir Amin : Sortir du capitalisme en crise ?
(Photo: jef safi (pictosophizing)/Flickr)
Le marxisme de Samir Amin
Une rencontre avec l’économiste égyptien dont le dernier livre réaffirme la quête d’alternatives pour dépasser le capitalisme, qu’il décrit comme « une brève régression dans l’histoire ». En même temps, les processus migratoires nous conduisent vers un future de villes au panaché international..

By Giuliano Battiston, translation by Sarah Potter.

« Mémoires d’un marxiste indépendant ». Tel est le sous-titre d’« Une vie d’impatience » (Zed Books , 2006), l’autobiographie la plus récente réalisée par l’économiste égyptien Samir Amin, qui a consacré une grande partie de sa vie de militant et d’universitaire à chercher des alternatives pour remplacer cette brève régression historique qu’est le capitalisme. Dans son livre récemment traduit en italien (The crisis: Emerging from the crisis of capitalism or emerging from capitalism in crisis?), il met encore une fois l’accent sur la nécessité de recourir à une utopie critique et « commencer par Marx sans se limiter à lui » pour comprendre et transformer le monde. Ne pas défier la désuétude du capitalisme et l’échec du modèle néolibéral –« apartheid à une échelle mondiale » - Samir Amin est cependant conscient des obstacles présents sur le chemin de la « longue route de la transition vers un socialisme mondial » qu’il propose. Après tout, comme il l’écrit dans son dernier livre, la crise financière « n’est pas le produit d’une flambée des luttes sociales », mais elle a été causée par les contradictions internes au sein du système pour l’accumulation de capital. Et « l’initiative est toujours dans les mains de ce capital ». Ce qui est aussi la raison pourquoi, comme il l’explique dans son programme, dix ans après le premier forum mondial social, les « mouvements (socialistes) sont toujours aussi fragmentés et faibles : ils se défendent contre les attaques du riche capitalisme oligopolistique, mais n’élaborent pas de réelles stratégies politiques d’action. L’illusion naïve qu’il est possible de changer le monde sans prendre le pouvoir est encore largement répondue ». Cependant, pour Samir Amin c’est seulement en reconnaissant « l’aspect inéluctable de la question de la relation entre le pouvoir et le changement », qu’il sera possible de créer une « convergence des différentes luttes » pour l’émancipation de l’individu.

La crise économique mondiale a une fois de plus incité les gens à se poser la question des limites de la mondialisation néolibérale et, de façon plus générale, celles du capitalisme. Pouvez-vous nous expliquer dans quelle mesure, comme vous l’écrivez dans « The World we Wish to See » (Le Monde que nous voudrions voir) « le développement global du capitalisme a toujours eu un effet polarisant » et en quoi l’impérialisme ne constitue pas « une phase du capitalisme, mais la nature permanente de son expansion mondiale » ?

Au départ, j’ai adopté la théorie de Lénine, selon laquelle le capitalisme du monopole constitue une nouvelle phase dans l’histoire du capitalisme – atteinte à la fin du 19ème, le capitalisme ne devint une for me d’impérialisme qu’après cette date. Par conséquent, j’ai commencé par développer l’idée de la nature polarisante – d’où les qualités impérialistes – qui reposent dans les origines mêmes du capitalisme. À vrai dire, je pense que cette accumulation à l’échelle globale a toujours été, d’une manière non-exclusive mais la plus répandue, une accumulation par le dépouillement. Un dépouillement qui ne concerne pas seulement « l’accumulation primitive » débattue par Marx et à laquelle on réfère comme étant l’origine du capitalisme, mais qui est une caractéristique permanente dans l’histoire du capitalisme « qui existe réellement », depuis le capitalisme marchand. Une longue période de transition dans laquelle le rôle central de la mondialisation, organisée autour de la conquête des Amériques et du marché de l’esclavage, se révèle être de façon claire et indiscutable un processus d’accumulation par dépouillement. Ce type d’accumulation caractérise la totalité du 19ème siècle et se radicalise avec la formation des monopoles qui encouragent l’exportation du capital à une échelle plus large « installant » des segments du système capitaliste global dans les colonies d’outre-mer, les semi-colonies et les colonies d’Amérique latine. D’autre part, le fait que la polarisation est une caractéristique inhérente au développement mondial du capitalisme, l’ayant accompagné depuis son commencement, est démontrée par un simple fait : jusqu’à environ 1820, le PIB Chinois par habitant était plus élevé que le taux moyen pour l’Europe industrialisé. Entre 1820 et 1900 cependant, il tomba d’une rate de 1 : 1 à une rate de 1 :20 et de 1900 à 2000 d’une rate de 1 :20 à 1 ;50.

Dans « Beyond Senile Capitalism» (« Au-delà du capitalisme sénile ») vous écrivez que, précisément à cause de son « talon d’Achille » - sa financiarisation - le système capitaliste lui-même se préparait à une « catastrophe financière imminente ». Maintenant que cette imminence est devenue une réalité : qu’entendez-vous lorsque vous insistez sur le fait que la situation actuelle est « la crise du capitalisme impérialiste des oligopoles ? », intrinsèquement lié à la financiarisation du système ?

En continuant dans la même direction de recherche qu’avait lancé le livre de Sweezy et Baran, en 1966, « Le Capitalisme monopoliste» - première formulation cohérente de la transformation du capitalisme qui s’était produite à la fin du 19ème siècle avec l’institution des monopoles – j’ai identifié l’impact de deux grandes vagues dans le processus de monopolisation : la première a débuté à la fin du 19e siècle et a continué jusqu’en 1945 et la seconde a commencé dans les années 1970 et donc ne coïncide pas du tout avec la crise financière de 2008. Lors de cette seconde vague, le degré de monopolisation atteint un niveau sans précédent. Tout cela m’amène à penser que le capitalisme moderne est le produit des oligopoles généralisés, mondialisés et financiarisés. Oligopoles généralisés car ils contrôlent l’économie toute entière (à l’exception des sphères politiques et culturelles) même les secteurs qui ne sont pas directement monopolisés. Et mondialisés également, en résultat des politiques libérales et néolibérales des années 80, 90 et 2000. Maintenant, comme pour la financiarisation, un nombre significatif d’analystes des systèmes financiers, même ceux de gauche, tendent à séparer la financiarisation, classée comme artificielle et négative, du bon capitalisme productif. Ce n’est pas le cas : ces deux aspects vont de pair. Les oligopoles sont financiarisés en eux-mêmes, dans le sens où il n’y a pas d’un côté les secteurs financiarisés comme les banques, les courtiers en assurance ou les fonds de pension et de l’autre un secteur de production positif. Ce sont plutôt les mêmes oligopoles qui détiennent les entreprises de production à grande échelle et, en même temps, les institutions financières majeures. Et, chacun leur tour, ces oligopoles ont besoin de s’étendre financièrement pour s’assurer de dominer l’économie et la société comme un tout. Leur « super imposition », comme Baran en fait état, est totale. Et elle prend sa source dans un système qui, en lui-même, mène à une relative stagnation, qu’on a pu particulièrement remarquer depuis les années 70, qui ont connu une réduction drastique des taxes sur le profit, la croissance et l’investissement dans les pays de la triade impérialiste (États-Unis, Europe et Japon). C’est cette stagnation – un excès de surplus comparé aux possibilités d’expansion capitaliste d’élargir et de promouvoir les produits des investissements – qui augmente les déficits financiers, qui ne sont pas le résultat de dérivation ou de dérégulation, mais proviennent d’une demande inhérente du système capitaliste actuel. La financiarisation est le seul outil disponible pour les capitalistes dans les oligopoles généralisés et mondialisés afin de dépasser leur tendance enfoncée, intrinsèque à la stagnation. Je suis convaincu que nous n’avons pas d’alternatives à cette issue, à moins de nous sortir de ce capitalisme en crise. Ou, d’une façon plus conservatrice, de se lancer sur la route de la sortie, en visant un modèle de développement différent, un modèle dont les caractéristiques exactes, qui ne sont pas encore claires, prendront de 50 à 100 ans à être correctement définies.

Dans votre essai récent, « Une Critique du rapport de Stiglitz », vous déclarez qu’une mondialisation négociée doit passer par une phase de « découplage » pour construire une économie nationale qui soit autocentrée, mais pas autarcique. Cette économie – come vous l’écrivez dans « Une vie d’impatience» - « rencontrerait des obstacles sérieux, si elle n’était pas renforcée par des formes d’intégration régionale capable d’améliorer ses effets positifs. » Comment pouvons-nous combiner les stratégies pour découpler le système global avec la construction de blocs régionaux ?

Il n’y a pas d’alternatives praticables pour autocentrer le développement qui subordonne les relations extérieures aux demandes d’une transformation interne qui est aussi progressive que possible. Ce n’est pas simplement de l’autarcie, mais un renversement complet de la pensée actuelle ; plus qu’adapter ou fournir les tendances dominantes mondiales, nous devons travailler de telle façon à ce que ces tendances se plient et s’adaptent à la demande internationale. Je constate que cela se réalise dans les initiatives indépendantes que les nations du Sud adoptent, la motivation derrière cela est claire dans la majorité des cas. Peut être pas pour les trois nouveaux géants économiques : la Chine, l’Inde et le Brésil, chacun d’entre eux portant le même poids qu’un groupe régional, et qui, pour cette raison, ne semblent pas avoir besoin de se reposer sur des accords sous-régionaux ou interrégionaux. Et pourtant, même ces pays connaissent des déficits – il suffit de considérer le manque de ressources naturelles et notamment les sources d’énergie dont ils ont besoin. Et cela est vrai à plus grande échelle pour les autres régions : les pays d’Asie du Sud-est, le monde arabe, l’Afrique sub-saharienne et l’Amérique latine hispanophone. Dans chacun de ces cas, les accords sous-régionaux servent à établir, de façon négociée, des complémentarités qui opèrent à différents niveaux. Par exemple, au niveau technologique : à l’heure actuelle les pays du Sud sont capable (pas tous de la même façon) de développer des capacités technologiques sans avoir nécessairement à se soumettre au protectionnisme de la législation industrielle comme promue par l’OMC. La même chose devrait se produire avec une infrastructure, avec l’identification des stratégies industrielles et complémentaires, qui commencent évidemment par les industries de base, mais aussi par les industries de large-consommation et avec un accès aux ressources naturelles.

Au sujet des ressources naturelles : vous déclarez que « loin d’être résolue, la question agraire se trouve maintenant, et plus que jamais, au cœur des défis auxquels l’humanité doit faire face au 20èm siècle ». Pourquoi maintenez-vous que le capitalisme « par sa nature même, est incapable de résoudre de problème » et pourquoi croyez-vous qu’il peut seulement nous offrir la possibilité d’une « planète bidonville » ?

L’accumulation de dépouillement qui caractérise le capitalisme historique – cristallisé autour du triangle Londres-Amsterdam-Paris au début du 19ème siècle- ne concernait pas seulement les peuples d’Amérique mais aussi la paysannerie européenne. Ce modèle est basé sur les clôtures en Grande Bretagne, où les paysanneries irlandaises et britanniques furent les premières en Europe à être dépouillées par l’appropriation privée des terres, un phénomène qui s’est plus tard étendu à tout le continent. Ce modèle historique aurait eu des conséquences désastreuses s’il n’avait pas été accompagné par un si énorme appareil de sécurité et des soupapes de sécurité qui consistaient à un système de migration vers les Amériques. Les processus migratoires ont permis à l’Europe de construire une nouvelle Europe ailleurs, qui était aussi importante en termes de population, si ce n’est plus, que le continent original. Mais si nous examinons les autres continents : l’Asie, l’Afrique et l’Amérique Latine, où à l’heure actuelle vivent 75% de la population mondiale (dont la moitié sont des agriculteurs), on réalise que ce système est à la fois inacceptable et inefficace. Comme le montre la naissance récente d’une planète taudis, les fermiers éloignés de leur ferme ne peuvent pas être « absorbés » par les mécanismes de l’industrialisation moderne et ne peuvent plus recourir à la migration de masse. La solution à la question agraire, comme le propose le modèle capitaliste, demande à ce que l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine trouvent au moins cinq nouvelles Amériques vers lesquelles leurs habitants pourraient migrer.
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