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steve phillips/Flickr)
Le travail de Rosi Braidotti se situe à la croisée de la théorie politique, de la politique culturelle, de la théorie des genres et des études sur l’ethnicité. L’essence de ce travail interdisciplinaire tient dans quatre monographies interconnectées portant sur la constitution de la subjectivité contemporaine, avec une insistance particulière sur le concept de différence dans l’histoire de la philosophie européenne et de la théorie politique. Rosi Braidotti a été professeur à l’Institut Universitaire Européen de Florence où elle a occupé la chaire dédiée à Jean Monnet, et à l’Institut pour l’Étude Avancée de Princeton ; elle est à présent Distinguished Professor (« professeur distingué ») en sciences humaines à l’Université d’Utrecht.
par Sara Saleri avec
Rigenerazioni* Traduction par Maïwenn Kernaleguen
Rosi Braidotti a exploré la notion de « nomadisme » qui est devenue un concept clé dans le développement d’une recherche extrêmement riche et originale allant du poststructuralisme à l’histoire du féminisme en passant par l’éthique. Dans sa théorie, le sujet nomade est un sujet en devenir qui est simultanément ancré dans une situation historique déterminée, incarné et situé. Dans cet entretien, nous abordons le thème des gestes éthiques, du féminisme et des possibilités d’une pratique politique nomade. Q: L’idée d’un sujet nomade est née en tant que concept philosophique, comme une condition existentielle, une forme (non structurée) de notre propre identité. Ces dernières années, vous avez surtout envisagé ce concept dans une dimension éthique, comme ce qui devrait être la base de l’action politique. Nous pensons plus particulièrement à votre livre Trasposizioni (« Transpositions »), dans lequel vous affirmez qu’une « vision nomade et non unitaire du sujet, au lieu de représenter un obstacle aux positions importantes sur le plan éthique, constitue une condition préalable nécessaire à la formulation d’une éthique à la hauteur de la complexité de notre époque ». À quelles pratiques concrètes faites-vous référence lorsque vous parlez de politique de localisation, de devenir-multiple, ou encore de la nécessité de dépasser les différences et les appartenances qui peuvent elles aussi être contradictoires ? En quoi se manifeste selon vous l’expérience quotidienne du nomadisme?
RB: Le projet sur les sujets nomades a son origine dans les philosophies féministes, postcoloniales et antiracistes, ainsi que dans la théorie critique et la théorie sociale. Il se développe ensuite pour devenir un outil analytique permettant d’observer trois catégories de problèmes. Tout d’abord, les mutations culturelles, que j’appelle la « cartographie culturelle » : ce qui arrive aux corps, aux identités et aux appartenances dans un monde qui est technologiquement négocié, mélangé sur le plan ethnique et qui change très rapidement dans tous ses aspects. Ensuite, il y a un projet clairement politique : pouvons-nous penser à d’autres façons de se mondialiser, de devenir planétaire, ou bien sommes-nous bloqués dans les modèles néolibéraux ? Est-il possible de repenser autrement nos interconnexions ? Puis il y a la question éthique : quelle est la valeur des sujets qui ne sont pas unitaires mais, au contraire, divisés, complexes, nomades ? On retrouve ces trois dimensions dans ma trilogie de livres : Soggetto nomade (« Sujet nomade ») pose les bases politiques du problème, Metamorfosi (« Métamorphoses ») s’intéresse à son aspect culturel, tandis que Trasposizioni (« Transpositions ») se concentre sur l’éthique. En termes d’implications pratiques, on peut trouver la subjectivité nomade dans deux domaines bien définis. Premièrement, dans la pratique de la citoyenneté flexible, que j’ai explorée dans le cadre de mon travail sur l’Europe : une citoyenneté temporaire, provisoire, dont le principe de base consiste à séparer l’origine ethnique de la nationalité et de la citoyenneté, pour ensuite les associer à nouveau de façon différente. Notre citoyenneté européenne nous permet de réassocier la nationalité aux origines ethniques d’une manière sans précédent : on peut en effet séparer la citoyenneté de l’ethnicité pour l’associer à la participation et à l’appartenance. Et je pense que ce modèle de citoyenneté nomade, qui serait pragmatique et fondé au lieu d’être abstrait et basé sur la nationalité, est ce sur quoi nous devons nous concentrer. Deuxièmement, l’idée du sujet nomade nous permet d’avoir une approche différente au thème de l’immigration : il faut arrêter de considérer l’immigration comme un problème et la voir simplement comme le résultat de la mondialisation. Nous devons partir du fait que le monde ne sera plus jamais homogène culturellement et ethniquement parlant : ce monde n’existe plus. Nous devons ensuite réfléchir aux formes multiples de l’appartenance des sujets et dresser la carte des différentes configurations du nomadisme, c'est-à-dire les différentes façons par lesquelles un sujet peut avoir des appartenances multiples et les différentes façons permettant à l’ethnicité, à la nationalité et à la citoyenneté de se combiner, même au sein du même État-nation. Un modèle de théorie nomade postcoloniale nous permettrait de décriminaliser, dépénaliser et dé-pathologiser le problème, mais également de ne pas débattre de la théorie postcoloniale uniquement en termes d’autres identités possibles. La caractéristique essentielle du sujet nomade est qu’il est post-identitaire : nomade est un verbe, un processus à travers lequel nous dressons la carte des transformations multiples et des multiples modes d’appartenance, chacun dépendant de l’endroit où nous nous trouvons et de la façon dont nous grandissons. En résumé, nous devons donc tracer des cartographies alternatives des sujets non unitaires que nous sommes afin de pouvoir nous défaire de l’idée qu’il existe des sujets complètement unitaires qui appartiennent entièrement à un lieu.
Q : Ce concept de « citoyenneté flexible » n’est pas sans rappeler l’idée de Hannah Arendt, qui parlait de « droits humains inversés » garantissant le droit à la citoyenneté au niveau international : une citoyenneté politique dans un espace politique plus étendu que celui rendu possible à l’intérieur d’un État-nation. Arendt voyait la possibilité de cette forme de citoyenneté dans le projet d’une Europe fédérale : pensez-vous que cette notion soit réalisable dans l’Europe que nous avons aujourd'hui qui tend de plus en plus à être bâtie comme une forteresse et qui s’oppose à ceux qui tentent de pénétrer à l’intérieur de ses frontières ? À la place, comment pouvons-nous imaginer et construire une Europe différente, qui soit vraiment post-nationale et ouverte à ce type de citoyenneté ?
RB : Il est évident que nous avons l’Europe que nous méritons. L’Europe est faite par le biais d’élections auxquelles très peu de gens votent. Il est clair qu’il n’y a pas de projet politique pour la construction d’une Europe post-nationale. Et Daniel Cohn-Bendit, le leader de mon parti, le Parti Vert Européen, travaille depuis de nombreuses années au sein des institutions afin de mettre l’Europe politique à l’ordre du jour. Cela ne relève plus que d’une décision politique : les moyens institutionnels et légaux sont désormais en place. Si l’on observe le travail réalisé à l’Institut Européen de Florence par des armées de juristes qui ont imaginé la structure d’une possible citoyenneté européenne, il est tout à fait faisable – et facile – de séparer la citoyenneté des origines ethniques ou même de la nationalité. Ainsi, la totalité de l’infrastructure est en place ; il ne manque plus que la volonté politique. A ce propos, je pense qu’au cours des dix dernières années – j’en ai parlé avec Luisa Passerini – le projet politique de l’Europe a considérablement régressé, sous l’action combinée des forces de la droite nationaliste délirante et de la gauche désuète tout aussi délirante : je les tiens toutes les deux pour entièrement responsables. Un chemin intermédiaire qui pourrait nous permettre de construire une Europe où – comme l’ont souligné Spinelli, Schumann et Monnet – le cadre européen nous autoriserait à contourner le nationalisme, serait de postuler l’existence d’une citoyenneté basée sur la participation, l’appartenance, l’imposition, le fait d’être présent… ce qui permettrait aux personnes sans pays et sans nationalité d’être des citoyens. Donner à chacun le droit d’avoir des droits en utilisant précisément le cadre légal européen comme cadre légal sans précédent, c’est cela qui nous permettrait de dépasser l’État-nation. C’est tout ce qui fait la grandeur de ce projet, mais l’accent n’est pas mis dessus dans le débat public.
Q : Un des mots clés dans votre travail est le mot « responsabilité ». Dans Trasposizioni, vous définissez l’éthique comme un ensemble de « formes entrecroisées de responsabilité située » lié à une politique de localisation : nous devons devenir « autre », prendre les responsabilités liées non seulement aux rôles que nous jouons, mais aussi aux rôles que nous pouvons garder en mémoire (une mémoire intergénérationnelle et collective). Comment pensez-vous que cet autre en devenir, ce multiple en devenir, puisse être traduit dans la pratique, au-delà d’une plus grande prise de conscience de soi-même en tant que sujet (ou de nombreux sujets) ? Ce projet se termine-t-il dans l’individualité d’un sujet, ou le considérez-vous aussi comme un projet collectif ?
RB : Je pense que nous devons commencer par éliminer les identités. Nous n’arriverons jamais nulle part si nous prenons l’identité comme point de départ. En fait, le processus de devenir dans son ensemble est un processus d’abandon de l’identité et d’entrée dans la construction de la subjectivité, la subjectivité étant par définition transversale, collective. C’est un énorme changement, car même les mouvements politiques que j’ai connus dans les années 1970 étaient des mouvements identitaires : les mouvements féministes se battaient pour les femmes, les mouvements homosexuels se battaient pour les homosexuels… Il y a parfois une sorte d’équivalence parfaite entre les problèmes et les remèdes, entre ce contre quoi vous vous battez et ce que vous proposez comme alternative. Cette équivalence parfaite doit changer, en transcendant ces revendications purement identitaires afin d’avoir une vision plus large du problème. Cette remarque a déjà été faite par les post-structuralistes dans les années 1980, quand les communautarismes hégélien et marxiste étaient critiqués. Elle est passée presque inaperçue, mais si vous lisez les premiers ouvrages de Foucault, Deleuze, ou Derrida, il apparaît clairement que la seule éthique possible pour le monde dans sa globalité est partagée collectivement, car l’échelle des problèmes est planétaire, gigantesque. Un exemple de cela est ce que les gens continuent d’appeler la « question environnementale », comme si cela constituait un problème, alors qu’elle représente en réalité la possibilité du futur. C’est comme l’immigration : ces questions ne sont pas des problèmes, elles sont soit un fait, soit une condition liée à la possibilité de survivre. Aujourd'hui, on ne peut pas s’intéresser à un problème, que ce soit celui de l’eau ou de la pureté de l’air, sans prendre en considération une condition commune, planétaire, mondiale, ainsi que les générations futures. Cela constitue un exemple clair du changement éthique dont nous avons besoin. Et bien sûr, notre morale – kantienne ou judéo-chrétienne – n’est pas seulement individuelle, mais elle représente un contrat entre soi-même et l’autre, une négociation : «Je ne te fais pas ce que tu ne me fais pas», etc. Une sorte de négociation capitaliste des frontières. Peu importe ce que disent les néo-kantiens d’aujourd'hui, comme Martha Nussbaum : ce modèle est tout simplement inapproprié à l’échelle et à la dimension des problèmes auxquels nous faisons face. Nous devons penser pour les générations futures, qui ne peuvent rien faire pour nous. Le futur, par définition, n’est pas réciproque, si bien que nous devrions écarter la morale kantienne « je fais ceci pour toi, tu fais cela pour moi »… Non ! Vous faites ceci pour l’amour de l’humanité, parce que si nous ne le faisons pas, nous ne serons pas une humanité ! Ainsi, nous devons renoncer à l’idée de réciprocité et, à la place, être conscient que nous partageons la spécificité d’une certaine condition. Et nous devons abandonner une certaine mentalité qui nous a conduits en 2010 à assimiler le progrès à une plus grande consommation : vous consommerez plus que nous ne l’avons fait, nous consommons plus que ne le faisaient nos parents, nos parents consommaient plus que leurs parents… Il en résulte que nous nous trouvons à présent au bord d’une catastrophe financière, environnementale et démographique. Le problème éco-philosophique met en évidence l’ampleur des problèmes que nous observons. Quand nous parlons de guerre et de paix, du développement, des problèmes du Tiers monde, de la pauvreté croissante dans le Premier monde… je crois que si nous ne comprenons pas que nous sommes tous dans le même bateau, il n’y a pas de solution. Le fait de penser à la responsabilité collective d’une manière non réciproque qui concerne à la fois les humains et les non humains n’est pas une question de choix, mais de nécessité. Nous avons besoin d’une éthique de notre époque, et non de l’application de règles morales fondées sur le monde du XVIIIe siècle. Je suis désolée mais je ne vis pas dans ce monde-là. Je ne pense même pas que nous devions considérer cela comme un choix.
Q : Dans Trasposizioni, vous dénoncez l’émergence de nouvelles macro narrations comme étant l’affirmation de l’inéluctabilité du marché libre, ou l’essentialisme biologique. Ces macro narrations, que l’on considère acquises et intouchables, participent à la définition des grandes lignes du développement de la politique contemporaine des genres: un post-féminisme néo-conservateur, pour lequel le succès financier est le principal indice – sinon l’unique – de la libération des femmes ; une attitude néo-coloniale qui oppose « nos femmes » (supposées émancipées) aux « femmes des autres » (à émanciper et à libérer, parfois par les armes, comme en Afghanistan). De quelle façon pouvons-nous combattre ces macro narrations ?
RB : Je crois que nous devrions commencer par identifier les différentes sortes de subjectivité acquises par les femmes, toutes sortes de femmes, et également prêter attention aux autres variables comme l’ethnicité, la race, l’âge, les droits fondamentaux, la classe sociale, le revenu – et observer les différences qui en ressortent. Il existe clairement un féminisme de droite très fort qui vient des groupes nationalistes, de Jean-Marie Le Pen à la Ligue du Nord, et qui dit : « Nous ne voulons pas de musulmans, ils sont arriérés, il vont nous faire perdre ce que nous avons gagné avec le féminisme ». Il y a là une nette contradiction, si bien qu’il faut mener une analyse bien plus poussée des différentes localisations des différents sujets féministes possibles pour découvrir que nombre d’entre eux sont de droite, libéraux, néolibéraux, nationalistes, ou encore des européistes aux opinions très défensives (l’idée de « l’Europe forteresse »). Mais tous s’accordent sur l’idée que les femmes devraient être émancipées. C’est donc un noyau d’émancipation et d’opportunités égales, un noyau qui génère toute une gamme de mutations, dont la plupart ne me plaisent pas, mais qui sont toutes l’expression de la subjectivité des femmes. Cette subjectivité ne s’est pas révélée singulière et univoque, mais plurivoque. Ce n’est pas ce dont nous avons rêvé sur le plan politique… mais c’est le risque de toute révolution. Je crois qu’il est intéressant d’observer les intersections des configurations que la féminité crée avec les étrangers, l’illégalité, la précarité, la jeunesse, les difficultés, et d’identifier les domaines dans lesquels le niveau d’oppression s’accumule et ceux où l’émancipation n’a pas de sens. C’est comme dire : « intégrez-vous ! » ; mais comment serais-je capable de le faire si cela signifie quitter ma religion ? Cet exemple concerne la femme musulmane, mais cela vaut bien sûr aussi pour les jeunes qui sont continuellement incités à travailler (« construis ta carrière ! »), mais se trouvent dans l’état actuel d’un marché de l’emploi complètement précarisé. En ce qui concerne la possibilité du féminisme, il nous faut nomadiser le concept et donc ne pas penser que nous serons tous d’accord sur la question – ce n’est pas le cas – mais que nous nous mettrons tous à l’œuvre pour construire une plateforme d’action, quelle qu’elle soit. Et ce processus sera probablement très contradictoire : par exemple, sur la question de la guerre en Irak, même la communauté féministe américaine était divisée. Il faut penser le féminisme comme une coalition d’intérêts sur des problèmes communs : historiquement contingent et en changement perpétuel, il doit être reconstruit à chaque nouvelle génération. À présent, de nombreuses possibilités s’offrent à nous, mais il est indispensable d’identifier les contradictions de nos générations et de prendre au sérieux les responsabilités de votre génération.
Q : À plusieurs reprises, vous avez insisté sur le fait que le « devenir-femme » ne coïncide pas avec un parcours d’émancipation qui serait similaire à celui d’un « devenir-homme ». Pensez-vous qu’il nous faille entrer dans le système afin de le changer ? Par exemple, dans Nuovi soggetti nomadi (« Nouveaux sujets nomades »), vous parlez d’une « pratique nomade des institutions », qui engendrerait des structures à la fois flexibles et fonctionnelles. Pouvez-vous nous expliquer ce que vous entendez par là ?
RB : Vous devez considérer cela sur le plan historique : quand nous avons commencé à faire partie des institutions, dans les années 1980 et au début des années 1990, quand nous avons assisté au développement du nouveau système capitaliste et à la naissance de la société de l’informatique, l’idée était d’entrer dans les institutions pour consolider notre position sans pour autant perdre les archives et la mémoire, et de faire changer les institutions en les imprégnant de certaines de nos idéaux : je parle ici de principes très simples comme nommer plus de femmes, enseigner l’émancipation… un moyen d’habiter les institutions sans y être assimilé. Et cela a plutôt bien marché, car nous avons réussi à devenir des professeurs et des directrices respectées, mais nous n’avons jamais cessé de lutter pour une alternative. Voilà, c’était donc cela l’idée originale. Ce qui s’est passé depuis n’est que l’importante transformation du capitalisme : notre société de l’information se trouve à la pointe de la flexibilité et du changement. Elle a complètement perverti ce concept au point qu’aujourd'hui, vous n’avez pas une carrière, mais une série de petits boulots, si vous êtes chanceux. Ainsi, la flexibilité et les mouvements vers l’intérieur et l’extérieur sont devenus les moteurs du néo-capitalisme. C’est pour cela qu’il faut continuer à soutenir que le nomadisme en tant que changement qualitatif est nécessaire, et qu’il s’oppose à la réalité de la prolifération quantitative des multiples petits boulots. Je n’appelle pas cela le nomadisme, j’appelle cela la fragmentation perverse du capitalisme avancé. Le nomadisme est un changement qualitatif de la conscience, qui vous fait habiter les positions du pouvoir afin de le changer.
*Rigenerazioni est un groupe d’études de genres formé par des étudiants en doctorat et des universitaires en sémiotique à l’Université de Bologne. rigenerazioni.bo [at] gmail [dot] com