Entretien avec Seyla Benhabib

(Photo: bradleykurtz / Flickr)
De Giuliano Battiston, traduction de Juliette Rivens
Seyla Benhabib est née à Istanbul. Professeure de Sciences politiques et de Philosophie à l’Université de Yale, elle a travaillé sur le concept de culture et de frontière et est spécialiste de Hannah Arendt. « Ce dont nous avons le plus besoin, c’est d’élargir notre façon de penser et de reconnaitre pleinement que les migrations sont une condition humaine universelle et non un fait exceptionnel, et que c’est uniquement grâce aux migrations que l’histoire humaine existe. »
GB: Il y a ceux – comme Michael Walzer, sur les traces de John Rawls – qui affirment la nécessité de limiter l’immigration pour protéger la culture politico-juridique et les principes constitutionnels de tel ou tel pays, les Etats-Unis en l’occurrence. Vous au contraire, vous avez souvent défendu l’idée selon laquelle la présence d’individus dont l’identité culturelle diffère de la majorité peut renforcer les principes constitutionnels d’une société, grâce à ce que vous définissez comme une « politique génératrice de Droit ». Qu’entendez-vous par là?
SB: Dans The Rights of Others (Cambridge University Press, 2004), j’ai critiqué les positions défendues par Michael Walzer dans son livre Sphères de justice (Seuil, 1997), dans lequel il s’inspire largement des idées que John Rawls formule dans Le droit des gens (Esprit, 1998). La thèse selon laquelle les immigrés menacent l’ordre constitutionnel d’un Etat et les traditions d’un pays est tout à fait déplorable et n’a aucun sens dans un pays d’immigration comme les Etats-Unis. D’ailleurs, je crois qu’après Sphères de justice, Michael Walzer lui-même a cessé de croire sincèrement à cette thèse, cheval de bataille de ce mouvement que nous rapprochons du communautarisme. Pour ma part, je crois qu’un immigré introduit une nouvelle subjectivité dans la société qui l’accueille et que souvent, il amène avec lui un ensemble de nouvelles revendications, de façon directe ou indirecte. En regardant de plus près quelques unes des questions les plus épineuses qui sont apparues récemment en Europe, du problème de l’hijab [du voile] à celui de la polygamie en passant par le débat sur l’introduction légitime ou non d’une législation compatible avec la charia, on se rend compte que ces situations naissent d’une profonde confrontation culturelle, qui peut se révéler productive. Le libéralisme démocratique est basé sur des principes et des valeurs : la constitution s’articule autour de principes qui à leur tour renvoient à des valeurs fondamentales relatives à la nature et à la dignité humaine. Mais il ne faut jamais oublier que les valeurs sont abstraites et qu’elles se situent à un niveau que nous pouvons définir comme régulateur. Cela serait une erreur, humaine mais terrible, que de penser qu’il n’y ait qu’un seul mode de vie qui puisse incarner telle ou telle valeur. Pour chaque cas spécifique, nous devrions identifier des valeurs et des principes plus fondamentaux que d’autres, grâce auxquels on pourrait faire face à la diversité des modes de vie dans nos cultures et les rendre compatibles entre eux. Evidemment, il peut y avoir des principes d’incompatibilité : moi par exemple, je n’accepte pas le principe de la polygamie parce que je crois qu’il n’est pas équitable, qu’il bafoue l’égalité entre les sexes et la dignité des femmes. Mais il y a aussi des situations dans lesquelles notre hostilité doit être subordonnée à la tentative de trouver une solution « humaine » à certains problèmes. C’est justement à travers cette tentative que se développe une dynamique génératrice de Droit : il y a « dynamique génératrice de Droit » lorsqu’une confrontation comportant de nouvelles subjectivités et des revendications inédites s’institue et qu’elle nous permet ou nous oblige à réfléchir pour repenser les bases mêmes et l’origine de nos principes constitutionnels. Dans certains cas, cette confrontation nous pousse vers une ouverture d’esprit inédite, vers une autre articulation de nos valeurs fondamentales. Une ouverture qui, sans cette dynamique, serait advenue beaucoup plus lentement.. En général, ce processus advient lorsque l’on discute du thème de l’égalité, lorsque l’on s’interroge sur la légitimité de porter l’hijab sur le lieu de travail ou la légitimité des mariages entre personnes du même sexe. Dans tous les cas, se manifeste le pouvoir générateur de Droit, créé par des confrontations à caractère culturel.
GB: Vous avez longtemps analysé la façon dont les processus migratoires ont transformé les modalités et les institutions de la citoyenneté dans l’Europe contemporaine. Et vous avez écrit que malgré les « augures d’une politique cohérente au niveau communautaire sur l’immigration et l’asile, les conditions juridiques et institutionnelles des migrants et des demandeurs d’asile varient considérablement entre les différents Etats membres » de l’Union européenne. Comment expliquez-vous cette fragmentation et ce manque d’homogénéité ?
SB: Il faut d’abord rappeler que l’immigration a toujours eu à voir avec l’histoire et la construction de l’identité d’une nation. La diversité des problèmes que la Grande-Bretagne ou l’Espagne doivent affronter aujourd’hui dépend aussi de la diversité de leur histoire. En se confrontant aux problèmes posés par l’immigration, chaque pays se confronte donc, d’une façon ou d’une autre, avec sa propre histoire, qui est elle même conditionnée par les migrations. Pour revenir au cas spécifique des problèmes internes à l’Union européenne, le statut de ceux qui sont citoyens d’un pays tiers dépend du corpus de règles spécifiques en vigueur dans chaque pays européen. Récemment, une directive qui tend à définir une « nationalité civile » pour ceux qui sont originaires de pays tiers a été promulguée : on reconnait enfin la nécessité d’harmoniser les droits de tous les individus résidents en Europe, quelque soit leur nationalité. Dans The Rights of Others, j’ai souligné les grandes disparités qui existent à l’intérieur de l’Union européenne en matière de droits sociaux et culturels (qui dépendent en grande partie des structures sociales et juridiques de chaque pays). De manière générale, il y a eu des tentatives destinées à dépasser cette fragmentation juridique et sociale, mais il existe encore des domaines où les différences sont excessives. Je pense par exemple au droit de vote aux élections locales ou régionales, et de façon plus générale aux droits politiques. Dans quelques pays européens comme la Hollande ou l’Irlande, les résidents de longue date peuvent exercer leur droit de vote au niveau local, parfois aussi régional, mais ce droit n’est pas reconnu par les pays qui accueillent le plus grand nombre d’immigrés comme l’Autriche, l’Allemagne et la France. Il s’agit d’un problème de démocratie et de représentation des citoyens : comment est-il possible d’exclure de la participation démocratique, en les privant du droit d’exprimer leur propre voix, des individus qui résident depuis trente ou quarante ans dans un pays ? C’est un problème très grave pour l’identité démocratique du continent.
GB: « Les thèmes de l’immigration et du droit d’asile – avez-vous écrit dans The Rights of Others – sont des bombes à retardement aux mains des démagogues et des politiques de droite, prêtes à exploser à n’importe quel moment ». Contrairement aux démagogues et aux politiques de droite, vous pensez que l’extension des droits humains dans leur totalité aux migrants et aux demandeurs d’asile et la décriminalisation de leur statut est « un des devoirs les plus importants pour la justice cosmopolitique dans le monde contemporain ». Comment concrétiser ce devoir ?
SB: Nous devrions avant tout éviter de condamner les migrants comme des criminels en reprenant et en approfondissant les indications contenues dans les conventions internationales. Nous devrions ensuite reconnaitre que des changements sont advenus : la nature des réfugiés est en train de changer parce qu’il s’agit de plus en plus de réfugiés économiques, comme nous avons pu le voir, et non de réfugiés politiques. Et pourtant, on a en général tendance à dire qu’il ne faudrait pas accorder trop de choses aux réfugiés politiques mais au contraire agir afin qu’ils puissent atteindre un meilleur niveau de vie (ce qui est juste mais non suffisant). Ce dont nous avons le plus besoin, c’est d’élargir notre façon de penser et de reconnaitre pleinement que les migrations sont une condition humaine universelle et non un fait exceptionnel, et que c’est uniquement grâce aux migrations que l’histoire humaine existe. Les migrations ne sont pas une conséquence récente de la modernité, en revanche, le régime territorial des Etats souverains en est une. Les migrations ne sont devenues un problème que lorsque les Etats-Nations ont voulu exercer, de façon centralisée, le contrôle de leurs frontières. Voici une des ironies tragiques de notre temps : alors que tout traverse les frontières en échappant le plus souvent au contrôle de l’Etat – que ce soit l’argent, l’information ou même les virus – les êtres humains, eux, subissent toujours des persécutions policières ou militaires de la part des Etats. Si nous étions capables d’une ouverture d’esprit, même morale, nous ne traiterions plus les immigrés comme une dangereuse menace pour l’intégrité de nos sociétés mais nous les verrions plutôt comme des étrangers qui ont besoin d’aide et qui en appellent à notre devoir universel d’hospitalité. Cela ne signifie pas que nous devrions automatiquement leur accorder l’appartenance à la communauté dans laquelle nous vivons ; cela doit nous aider à comprendre que l’étranger n’est pas un ennemi mais un être humain envers lequel nous avons une obligation morale d’aide et d’assistance. De plus, nous ne pouvons ignorer les problèmes de la justice distributive mondiale, parce que dans la plupart des cas, les mouvements migratoires mondiaux sont intimement liés aux questions économiques, même si nous oublions souvent d’analyser ce lien. C’est le cas par exemple pour l’augmentation des migrations entre le Mexique et les Etats-Unis, qui sont déterminés par les accords de Nafta (North American Free Trade Agreement, un accord commercial entre les Etats-Unis, le Canada et le Mexique, ndr), qui ont exclu du marché les paysans mexicains qui n’étaient pas en mesure d’affronter la concurrence des produits américains (subventionnés), mais c’est aussi le cas pour une partie des immigrés d’Afrique qui décident de rejoindre les pays méditerranéens. Ce n’est pas un hasard si au sein des mouvements de migrants, circulent des slogans du type : « Nous sommes ici, chez vous, parce que vous avez été là bas, chez nous » ou encore « Nous n’avons pas traversé les frontières, ce sont les frontières qui ont traversé nos vies ». Pour une justice cosmopolitique mondiale, nous devrions donc examiner l’interdépendance entre la dimension économique de distribution des richesses et les mouvements migratoires. Pour cela, il faut comprendre la façon dont les grands acteurs comme le Fond monétaire international, l’Organisation mondiale du commerce ou la Banque mondiale structurent l’économie mondiale, qui n’est pas uniquement un système anarchique, mais qui n’est pas non plus un système constitué par la somme des accords commerciaux entre chaque Etat, tel que l’ont imaginé Thomas Nagel ou John Rawls. Une fois que la façon dont les institutions structurent le système mondial en terme de concurrence et de coopération aura été bien comprise et assimilée d’un point de vue sociologique, nous pourrons soulever la question de la justice mondiale, en particulier du système économique et judiciaire mondial, vue l’immense prolifération juridique et l’interaction entre les dimensions, mondiale et locale. Il est certain que les solutions à ces problèmes ne peuvent être laissées aux seules mains des Etats, qui sont « autistes » et ont tendance à ne penser qu’à eux seuls, ni à celles d’une sorte de conseil mondial au modèle hiérarchique. Nous devrions plutôt miser sur un fédéralisme cosmopolite : certaines décisions doivent être prises au niveau national, et d’autres au niveau supra-étatique ou transnational, de façon coordonnée.
GB: Dans l’introduction à The Rights of Others, vous écrivez que nous sommes entrés dans une époque où « les limites de la communauté politique, telles qu’elles étaient définies dans l’Etat-nation, ne sont plus en mesure de déterminer l’appartenance ». Pourtant, il y a différentes interprétations de la crise du modèle westphalien de la souveraineté étatique et des changements qui ont suivi dans les formes de citoyenneté. Quelles sont les principales erreurs de ce que vous définissez comme « l’école du déclin de la citoyenneté » ?
SB: Cette école tire son nom du livre de David Jacobson, Rights Across Borders: Immigration and the Decline of Citizenship (Paperback, 1997), et elle regroupe tous les auteurs qui, comme Michael Walzer, affirment que les phénomènes dus à la globalisation sont en train de transformer de façon radicale la relation entre l’Etat et les citoyens, que les immigrés ont obtenu l’égalité avec les « autochtones » et qu’à cause de ces changements, la citoyenneté ne constitue plus le rapport central autour duquel construire et maintenir une communauté politique. Les objections que j’avance aux défenseurs du « déclin de la citoyenneté » sont avant tout de nature « sociologique » : ils ne se rendent pas compte en effet que ce n’est pas à cause des migrations que la citoyenneté perd de son importance, mais bien plus probablement à cause de cette reconfiguration de l’espace politique qui est à la base des mouvements migratoires. En tout cas, je prends moi aussi très au sérieux le concept de citoyenneté, je crois que c’est une forme d’appartenance particulièrement importante. Mais je pense qu’il y a plusieurs formes et plusieurs degrés de citoyenneté, d’appartenance et de participation. C’est dans ce sens que je me différencie aussi bien de théoriciens comme Sandell, selon lesquels la citoyenneté nationale constitue le seul élément important de l’identité publique ou politique d’un individu, que des théoriciens cosmopolites de l’hybridisme comme Homi Bhabha. Contrairement à eux, je crois que le rapport entre l’ « engagement » politique que l’on assume vis-à-vis d’une constitution et les institutions et principes existera encore et sera toujours très important. Le changement auquel il faut prêter attention, c’est l’élargissement progressif de l’unité de base à laquelle nous nous référons, un élargissement qui nous amène à parler d’une appartenance multiple. En tant que citoyenne américaine, j’ai des obligations à l’égard de la communauté politique des Etats-Unis, mais je suis née en Turquie, un pays dont l’histoire me touche encore profondément, et c’est pourquoi je prends encore très au sérieux mon engagement vis-à-vis de la société turque, même si je ne peux pas l’exprimer avec le vote. En même temps, je suis cosmopolite et je fais confiance aux conventions européennes. Nous devons être davantage ouverts et conscients de la multiplicité des formes de notre appartenance. Et aussi plus attentifs à la façon dont ces diverses formes peuvent s’influencer réciproquement, parfois en se conjuguant, parfois en faisant naître des conflits.
(Photo: Don Domingo/Fickr)
GB: La tendance à la fragmentation de la citoyenneté constitue donc un « aspect inéluctable de la mondialisation contemporaine », mais elle peut se révéler productive. Vous soulignez pourtant le fait que les relations et les liens de fidélité multiples et transversaux par rapport aux frontières nationales peuvent produire une citoyenneté démocratique « si et seulement si ils sont soutenus par une implication active et par une adhésion effective aux institutions publiquement responsables et transparentes ». Cela veut-il dire que nous devrions reconfigurer et renforcer la citoyenneté à travers ce que vous appelez des « interactions démocratiques » ?
SB: Les mouvements qui dépassent les frontières des Etats-nations ne regardent pas seulement les personnes que nous estimons ou celles avec lesquelles nous voudrions vivre. Le jihadisme islamiste, par exemple, opère au niveau transnational et c’est justement à cause de cela qu’il risque d’être plus « efficace » que n’importe quelle alternative progressiste. Le caractère transnational n’est donc pas suffisant en soi pour stabiliser une citoyenneté démocratique. Pour qu’elle puisse s’affirmer, elle doit se baser sur des principes démocratiques qui doivent être introduits et consolidés grâce à ce que je définis comme des interactions démocratiques ou, pour le dire plus simplement, grâce à des mécanismes comme le vote local ou régional dont nous parlions tout à l’heure. Je crois profondément en l’idée que la participation directe et la garantie pour tous les individus d’avoir voix au chapitre dans les décisions qui les regardent sont les meilleurs instruments pour les rendre « stakeholders » comme on dit. Nous avons vu les effets des politiques nationales de marginalisation des étrangers : augmentation des mouvements d’extrême droite, des néonazis en Allemagne jusqu’au néofascistes en Italie, sans oublier les groupes islamistes au sein des immigrants européens et les mouvements qui exploitent l’impression, profonde et dangereuse, de marginalisation et d’oppression. Pour désamorcer les dangers que ces mouvements représentent, nous devrions donner la parole à chaque individu, solliciter la participation de chacun aux questions publiques, intégrer chaque habitant à différents niveaux, inclure et articuler chaque revendication à l’intérieur d’un cadre légitime et transparent, jusqu’à ce que chaque individu devienne un acteur de la sphère publique.
GB: Vous soutenez que l’homogénéité d’un peuple et l’autosuffisance territoriale sont de fausses idées. Et pourtant vous pensez que le lien entre « auto-gouvernance démocratique et représentation territoriale » est encore fondamental, parce que « les empires ont des frontières, les démocraties des confins ». Pourquoi croyez-vous qu’il soit impossible de « trancher le nœud gordien qui unit territorialité, représentativité et expression démocratique » ? En d’autres termes, si nous présupposons – comme vous le faites – que l’émergence d’un régime territorial d’Etats souverains clairement délimités est une conséquence récente de la modernité, pourquoi ne pourrions-nous pas imaginer une autre conséquence « politique », qui serait moins liée à la démarcation territoriale tout en étant démocratique?
SB: La représentativité peut prendre des chemins très divers : on peut être représenté en fonction de ses propres intérêts, de sa profession, ou de ses capacités, et par des organisations et associations diverses et variées. C’est en ce sens que la représentativité n’a pas besoin de prendre racine dans la territorialité, et qu’elle renvoie plutôt à l’identité. Mais la représentativité démocratique se base sur le principe d’un choix, celui de vivre ensemble en vertu d’un projet de vie commun, sur la conviction que le déroulement de cette vie communautaire soit régulé, que les affaires communes puissent être organisées selon certains principes valables pour chacun d’entre nous, et sur l’idée que nous sommes assujettis à un ensemble de lois, qui sont égales pour tous et que nous considérons comme nos lois, c’est pourquoi nous restons libres même en les respectant. Maintenant voyons ce qu’il en est du nœud gordien : vivre ensemble sur un même territoire sur la base d’un projet commun impliquant les générations futures signifie que dans notre vie communautaire, se joue quelque chose d’essentiel. La question n’est pas que d’autres puissent s’y intégrer ou non, mais cela présuppose un engagement vers l’égalité, vers une forme de continuité générationnelle et la capacité de considérer que les lois sous lesquelles nous vivons sont les nôtres, la possibilité d’avoir voix au chapitre dans la phase de définition de ces lois. C’est cela le cœur de la démocratie, qui peut être décliné de bien des façons, de la ville-état aux Etats-nations en passant par diverses formes d’organismes transnationaux. Mais cela ne doit pas nous obliger à changer ces formes d’appartenance pour celles propres à une simple association : être citoyen d’une démocratie, ce n’est pas la même chose que d’être membre de la World Philosophical Association ou d’une autre organisation qui nous représente en vertu de certaines de nos capacités. Dans les démocraties en effet, on prétend à un engagement de chaque citoyen vis à vis de tous les autres, vis à vis des jeunes générations et vis-à-vis d’un futur commun à l’intérieur d’un mode de vie, commun lui aussi. Il est vrai qu’il s’agit d’une idée ambitieuse de démocratie, et ce n’est pas un hasard si beaucoup parlent de « post-démocratie ». Mais il est très dangereux de penser que la faible proportion de personnes répondant à cette conception ambitieuse de la démocratie justifie un abaissement de ces prétentions. C’est pour cela que je continue de revendiquer une définition forte de la citoyenneté démocratique. Pour moi, la démocratie n’est pas une simple association servant à promouvoir les intérêts économiques mais, pour reprendre les mots de John Rawls, un système durable de coopération qui implique une forme d’ « essentialisme constitutionnell » et toutes les structures fondamentales de la société. Je ne vois pas quelles autres formes de représentation puissent satisfaire les critères démocratiques (parmi lesquels il y a bien sûr la territorialité en tant que forme de continuité et d’engagement pour un futur commun). Cela n’exclue pas d’autres solutions politiques innovantes, comme l’institution d’un parlement mondial, mais cela lie tout de même représentativité et démarcation territoriale.


Français
English
Italiano 


Leave your response!