Pour une Europe ouverte sur le Monde

(Photo: Rusty Stewwat/Flickr)
Traduction de Thomas Serres
Il est temps pour l’UE de mettre un terme à ses politiques inégalitaires à l’encontre des pays du Sud.
Une gauche européenne rénovée ne peut pas se limiter à la sphère nationale ou même européenne ; au contraire elle doit être ouverte au monde et émerger avec un agenda visant à restructurer un système économique global profondément injuste.
On nous rappelle constamment le caractère inévitable de l’interconnection supranationale propre à la réalité économique contemporaine. Ainsi les mots clés du moment, tels que « délocalisation », « crise spéculative » ou « concurrence chinoise », sont utilisés de manière à décrire cette réalité. De même, nous sommes conscient du sentiment de plus en plus cosmopolite qui parcourt les villes européennes, et qui développe en leur sein une représentation tout à fait tangible des migrations globales de ce nouveau siècle. Au même moment, cependant, si nous parcourons du regard le paysage politique, nous continuons de contempler des schémas plus que centenaires basés sur la compétition entre les Etats, bornant ainsi l’intérêt national à une conception tribale dépassée. Cette vue panoramique présente la vision obsolète de communautés en arme, en lutte pour l’accaparement des ressources limitées du monde. En fait cette conception semble avoir bien peu changé depuis l’avènement de l’état westphalien moderne.
Cela signifie que les arguments en faveur d’un comportement réellement internationaliste de la part des pays les plus riches, aussi peu nombreux soient-ils, sont généralement compris soit en terme de pur bénévolat, soit comme menant à des situations d’ingérence dans les affaires d’autres pays qui se révèlent fréquemment être des actes intéressés et liés à la recherche du profit (comme de trop nombreuses interventions du FMI et de la Banque mondiale nous ont conduits à le penser).
Mais ces approches sont fondées sur une absence cruciale de conscience : c’est que nous sommes activement responsables des actes commis en notre nom, des actes visant au maintien d’un système global injuste directement soutenu par les gouvernements qui nous représentent. Il est donc d’autant plus crucial de s’attaquer à cette absence de conscience que les deux positions soulignées plus haut sont symptomatiques d’une mystification, qui autorise cette idée erronée que le problème de la pauvreté mondiale ne nous concerne pas, en tant que citoyen du monde favorisé, au-delà de l’aide charitable que nous pouvons offrir (dans notre grande générosité).
Les discours actuels sur l’immigration sont un exemple parfait de ce déni de responsabilité. Les Européens agissent souvent comme si les « migrants » étaient poussés en direction de nos pays par des forces gravitationnelles obscures et incontrôlables. L’Etat a tendance à se voir lui-même comme un acteur neutre qui n’a rien à voir avec la migration : il peut alors répondre soit avec brutalité, soit avec sympathie (c’est-à-dire charité), à travers une régulation plus ou moins stricte des procédures de demande d’asile, des contrôles internes plus ou moins strictes, etc… Mais tout cela cache la connexion qui existe entre les phénomènes migratoires et les actions politiques et militaires des pays « d’accueil » et de leurs acteurs économiques principaux. Sans vouloir renier à aucun moment l’importance cruciale du combat pour l’incorporation des populations migrantes en Europe (dont le traitement est depuis longtemps une honte telle que certains commencent même à employer le terme d’ « apartheid européen »), il vaut peut-être la peine de soulever la question de savoir pourquoi, au vingt-et-unième siècle, nous sommes confronté à des niveaux de disparité aussi monstrueux et inacceptables à l’échelle de la planète. Et peut-être devrions nous chercher des réponses dans les termes des accords de l’OMC, dans la politique commerciale européenne et ses effets sur la production dans le Tiers-monde, ou encore dans les réelles implications morales de nos propres compagnies délocalisées qui imposent le plus petit salaire compatible avec la survie des citoyens du Tiers-monde. Les exemples abondent –du rôle des pêcheries européennes dans l’augmentation du chômage au Sénégal au partenariat inégal avec les Etats africains et caribéens, ou encore les effets de la politique agricole commune sur les agriculteurs des pays du Sud.
Une intervention qui aille au-delà du strictement humanitaire -qui se revendique là plutôt comme une émanation des processus d’interpénétration globaux économiques, technologiques et culturels-, est évidemment au-delà de la capacité de tout Etat nation. Mais toutes les organisations internationales, à commencer par l’ONU, le FMI et la Banque mondiale, ont fait la preuve de leur totale inefficacité dans la lutte contre la pauvreté et les inégalités qui défigurent le monde. N’est-ce pas ce vide qu’une gauche transnationale revigorée devrait demander à l’Union Européenne de combler, en tant que première zone économique mondiale ? Il ne faut pas oublier que le commerce –l’une des armes les plus puissantes pour s’attaquer au déséquilibre économique global que l’on constate actuellement, un instrument bien plus puissant en fait que ne le sera jamais l’aide de n’importe quel « fond structurel »- est actuellement géré par l’UE en marge des Etats membres. Ne devrions-nous pas alors insister activement pour que cet outil soit utilisé d’une nouvelle manière, et appeler à la révision des accords actuels pour qu’ils soient enfin mis en accord avec les conventions des Nations Unies sur les droits humains, sociaux et environnementaux ? Ne pourrions-nous pas réguler les actions des multinationales européennes à l’étranger, assurer le respect des droits des travailleurs et des standards environnementaux sans se référer à l’excuse du contexte local ? Cette liste des possibles pourrait encore être étendue.
Certes le sens commun prescrit un scepticisme profond à l’égard des capacités actuelles de l’Union européenne à incarner réellement des politiques globales alternatives. Mais est-ce que cela n’a pas toujours été le cas des alternatives politiques émergentes ? Et n’est-ce pas le rôle d’une gauche transnationale de faire de ces alternatives une réalité ?


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